L'angine n'interdit pas l'éloquence. Devant la belle salle du théâtre de la Madeleine, l'orateur est précis, rapide, incisif. Bruno Racine, homme de culture, est aussi homme d'action. Il n'aime rien tant qu'entreprendre. Qu'on n'attende pas de ce normalien, agrégé de lettres classiques, pose quelconque ou excès de précaution. Il aime aller vite. S'il revient toujours à la littérature, on ne comprendrait pas complètement ce vif quinquagénaire si l'on tenait pour négligeable qu'il soit également ancien élève de l'ENA et spécialiste des questions de stratégie. Les affaires étrangères 1'intéressent. Les visions du président de l'établissement public du Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou dépassent de loin le plateau Beaubourg. Depuis 1979, Bruno Racine appartient à la Cour des comptes. Ce grand serviteur de l'État a été conseiller du premier ministre Jacques Chirac (de 1986 à 1988), du ministre des Affaires étrangères (1993-95) puis premier ministre (1995-97) Alain Juppé. Depuis 2001, Bruno Racine est président de la Fondation pour la recherche stratégique et on ne saisirait pas cette personnalité forte si l'on n'avait pas toujours en tête que toutes ces questions passionnent celui qui est aussi l'écrivain délicat, ultrasensible, de romans singuliers, très tôt remarqués par la critique et aimés des lecteurs. On ne citera que le dernier, le Tombeau de la chrétienne, quête fraternelle d'un homme qui veut comprendre pourquoi l'un de ses amis est mort en Algérie. Mais les plus importantes des responsabilités de Bruno Racine sont depuis longtemps clairement culturelles. Il a été l'actif directeur des affaires culturelles de la Ville de Paris de 1988 à 1993. En ce temps-là le maire est Jacques Chirac. Quelques saisons plus tard, Bruno Racine va, retrouvant la Ferveur de ses vingt ans, connaître le bonheur d'un long voyage romain. Directeur de l'Académie de France dons la Ville éternelle, patron de la villa Médicis. Cinq années très heureuses (1997-2002), il ne craint pas d'en convenir et lundi dernier, devant le public nombreux de la Grande Conférence du Figaro, il évoquait ces saisons lumineuses. C'est Jean-Jacques Aillagon qui l'a en-suite appelé. Il quittait le Centre George Pompidou. II devenait ministre de la Culture et de la Communication. Il se choisissait un successeur d'excellence qui, lui-même, allait être remplacé à Rome par Richard Peduzzi que Bruno Racine avait souvent fait travailler à la villa Médicis pour le déploiement d'expositions prestigieuses. Les boucles sont bouclées. Trois ans après sa prise de fonction à la tête de l'institution, qui fêtera ses trente ans en janvier 2007, Bruno Racine expose pour Le Figaro ses projets. Le Centre Georges Pompidou va entrer dans un nouvel âge et étendre loin son rayonnement, l'un des projets les plus ambitieux et les plus lucides étant sans nul doute la recherche d'un ancrage en Asie. Du IV arrondissement, du cur de Paris, jusqu'à Hongkong. Pas moins. Mais en passant par Metz. LE FIGARO. - Comment définiriez-vous la mission essentielle aujourd'hui du président du Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou ? Bruno RACINE - L'objectif est clair et il s'agit pour moi d'une mission passionnante. Il faut préparer un passage. L'institution fêtera ses trente ans le 31 janvier 2007. Le Centre Georges-Pompidou entre dans un nouvel âge. Il faut organiser le passage de témoin d'une génération à l'autre et nous projeter dans l'avenir. Trente ans ? Le personnel dans sa majorité, est entré il y a trente ans, et tout le monde va s'en aller dans les années qui viennent ? Ce ne sera évidemment pas aussi radical. Mais l'histoire du Centre Georges-Pompidou est jeune. Trente ans, c'est peu pour une institution culturelle aussi importante, qui a été révolutionnaire dans sa conception et par son impact sur la société française. Trente ans, c'est celui d'une génération. Dans l'intervalle, la mondialisation et les métamorphoses de la société française ont bouleversé le paysage. L'Idée du président Georges Pompidou était neuve, audacieuse. Mais aujourd'hui, le Centre n'est-il pas banalisé ? Certainement pas. Et plus je connais le Centre, plus j'observe la manière dont le public le fréquente ou la vision qu'en ont mes interlocuteurs étrangers, plus je sais qu'il est unique. Ce caractère unique, nous devons le protéger. Il est exact que la vision de Georges Pompidou était révolutionnaire. L'institution a été en partie portée par les aspirations nées de Mai 68 mais aussi par une conception classique du rôle de l'Etat dans la culture. Pour les jeunes qui passeront les portes du bâtiment dans les saisons qui viennent, tout cela est loin. Mais il me semble que ce qui a fondé le Centre, ses ambitions, sont toujours vivaces. Comme est vivace le bâtiment lui-même? Certainement. L'architecture tout à fait insolite et joyeuse, la couleur, la transparence, l'ouverture sur la ville, tout cela demeure d'une fraîcheur indiscutable. Le bâtiment n'est plus systématiquement moqué comme il a pu l'être autrefois, il a au contraire rempli sa fonction pédagogique de sensibilisation à l'architecture, il demeure puissant, différent. Même si - et je conseille souvent cette expérience -, lorsque l'on observe les trames des immeubles proches, rue Rambuteau, par exemple, et les lignes de force du Centre, on retrouve des dessins, des rythmes similaires. L'un des problèmes qu'a dû affronter votre prédécesseur, Jean-Jacques Aillagon, a été l'usure du bâtiment. Où en est-on ? La grande campagne de travaux qui a précédé la réouverture en l'an 2000 était inévitable : c'est le succès même du Centre, immédiatement après son ouverture, qui a entraîné une usure accélérée du bâtiment. Depuis, les chantiers principaux ont porté sur les réserves. Comme vous le savez, les musées parisiens ont dû, dans la crainte justifiée d'une crue de la Seine, mettre à l'abri leurs réserves. Celles du Musée national d'art moderne ont été transférés dans un autre lieu parisien... mais elles ne sont plus dans les caves du bâtiment. N'y a-t-il pas encore des parties en travaux ? Pour des raisons de sécurité, il faut refaire tous les systèmes anti-incendies d'ici à 2007. C'est un chantier qui vient de commencer et va se poursuivre jusqu'en 2006. L'ensemble des systèmes va être repris, espace par espace. On fermera l'un après l'autre les lieux où seront refaits les réseaux afin de ne pas compromettre les visites du public, qui ne devrait pas en souffrir. Et pour le musée? Nous allons faire de cette contrainte un tremplin. La fermeture alternée de chacun des deux étages du musée à partir du printemps prochain pour dix-huit mois nous donne l'occasion de proposer autre chose au public : au niveau 5, en juin prochain, on pourra avoir un aperçu de la totalité de la collection en une approche thématique et non chronologique. Les choix sont établis par une équipe de conservateurs. Le résultat, j'en suis sûr, fera date. Beaucoup de monde qui fréquente le Centre, mais on dit que le public ne s'est pas beaucoup diversifié depuis vingt-huit ans. Est-ce exact? Contrairement aux grands établissements publics de Paris et de la région parisienne, le Louvre, le Musée d'Orsay, Versailles, le public ici n'est pas en majorité étranger. La composition de ce public reste stable. Le visiteur type est une femme diplômée de 35-40 ans, habitant Paris ou l'Ile-de-France. La dominante de fréquentation est régionale. La fidélité de notre public est un acquis essentiel, mais je souhaite l'élargir à des catégories aujourd'hui exclues. C'est l'esprit même du service public. Pour élargir le public, que comptez-vous faire ? Il y a une multitude d'initiatives en ce sens, mais l'une me paraît particulièrement révélatrice. Nous avons, sur la suggestion de l'artiste Thomas Hirschhorn, organisé à Aubervilliers une action pilote qui a été très fructueuse. « Le Musée précaire » consistait en une structure temporaire, une baraque, dans laquelle étaient présentées des uvres du musée. Une association d'Aubervilliers assurait la surveillance, la maintenance, les visites qui ont été nombreuses. Tous les jeunes concernés ont pris très au sérieux ces responsabilités. Ils ont reçu une formation de plusieurs semaines au Centre et deux d'entre eux sont actuellement en apprentissage afin de leur assurer un véritable avenir professionnel. Avec ses trente ans, le Centre Georges-Pompidou va également s'installer hors ses murs, à Metz. Quel est le sens d'une telle démarche? Lors de la grande campagne de travaux entamée en 1997, Jean-Jacques Aillagon avait choisi de présenter des expositions du Centre à l'extérieur. En France, comme à l'étranger. C'est dans cette logique que le Centre Pompidou-Metz a été envisagé. Il ne s'agit pas d'un clone, mais d'une projection du Centre à l'extérieur, exactement à la manière dont le Louvre sera à Lens, sur le carreau de la mine. En accord avec Jean-Marie Rausch, le maire de Metz, c'est Laurent Le Bon, conservateur au MNAM, qui dirige ce projet dont les architectes sont Shigeru Ban et Jean de Gastines et où sera exposée sur 3 000 m' une partie dos collections. Ce qui est essentiel, c'est qu'une telle création est très stimulante pour la maison mère parce qu'elle nous conduit à repenser nos missions dans un contexte nouveau. Est-ce dans ce même esprit que vous souhaitez vous installer à Hongkong ? Pour une institution telle que l'établissement public du Centre Georges-Pompidou, il est essentiel de faire connaître un savoir-faire, une expérience, une culture. Nous sommes donc candidats à la conception et à la programmation du Musée d'art moderne, qui sera implanté dans le West Kowloon Cultural District (WKCD) de Hongkong. Ce Musée d'art moderne fait partie du projet d'aménagement des quarante hectares de front de mer du WKCD décidé par le gouvernement de Hongkong. Le président de la République et le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, sont venus à Hongkong soutenir cette candidature. Nous devons préparer l'avenir du Centre et cet avenir passe par l'ouverture aux nouvelles scènes artistiques mondiales telles que l'Asie. Après l'exposition qui a eu lieu ici, « Alors la Chine ? », nous participons activement à l'Année de la France en Chine et le rideau de Parade a été vu par deux millions de personnes en trois semaines. Pour Hongkong, nous avons été approchés par l'un des groupes de promoteurs que le gouvernement met en concurrence et qui a également contacté le Guggenheim. Il ne s'agit pas pour nous d'exporter un produit standard, mais d'inventer un projet spécifique et de contribuer à faire de Hong-kong un pont entre l'Orient et l'Occident. Pensez-vous que l'avenir de l'art, de la culture, du monde se joue désormais en Asie ? A l'ère de la mondialisation, la cartographie de la création artistique change de manière accélérée. Cette mutation du XXI siècle, nous devons y être attentifs et en rendre compte dans nos projets les plus novateurs, comme cette candidature, mais aussi dans les expositions que nous présenteront dans les années qui viennent. Après la Chine, nous préparons « Africa Remix » pour cette année, ensuite viendra le tour du Brésil. C'est sur le monde entier que doit être ouvert le Centre. C'est pour ainsi dire sa marque de fabrique, si l'on se souvient des grandes expositions inaugurales - «Paris-New York », « Paris-Berlin » ou « Paris-Moscou » -, mais les enjeux sont ceux du XXI siècle.