Le projet monumental du couturier vient d'être validé par le conseil municipal. Il doit voir le jour en 2015. Les opposants dénoncent une atteinte au patrimoine. Mais quelle mouche a bien pu piquer Pierre Cardin pour s'enticher d'un des espaces industriels les plus laids et les plus pollues d'Italie afin d'y construire un temple dédie à sa carrière? Si son projet voit le jour en 2015, comme il semble déterminé à le faire, un complexe monumental de 245 mètres de haut, le « Palais Lumière », surgira sur la terre ferme, face à Venise, en bordure des eaux saumâtres de la lagune, sur un espace de dix-neuf hectares jouxtant les infrastructures de l'industrie pétrochimique de Porto Marghera, aujourd'hui désaffectée. Projet grandiose, comme Venise n'en a jamais connu. Et qui fait scandale. Une « sculpture » futuriste, composée de trois tours identiques, de hauteur différente l'une de l'autre, en forme d'étoile, avec une structure inclinée donnant de 1'élan au complexe, et reliées entre elles par six anneaux faisant office de gigantesques plateaux accueillant appartements de luxe, bureaux et centres de services: 60 étages, 72 ascenseurs, 284 résidences privées déjà mises en vente sur plans à Paris, 34000 m2 d'hôtels de grand luxe, un auditorium de 7000 places, un restaurant panoramique à 225 mètres de haut, des centres de congrès, de recherche appliquée, un centre commercial, une université de la mode et un musée du design, un multi-cinéma de 1600 places, des installations sportives à 1'avant-garde, quatre hectares de jardin suspendus. Des appuis inattendus Tout est démesure. La hauteur : le « Palais Lumiere» dépassera de 140 mètres le campanile de San Marco. Le coût : un milliard et demi d'euros. Les délais : à peine trots ans pour conclure les travaux qui devront être achevés quand Milan, à deux cents kilomètres de là, accueillera l'Exposition universelle 2015, une gageure dans une ville où le moindre chantier prend des décennies. La volonté de faire un centre à la pointe de l'innovation, avec ses centrales éoliennes, voltaïques, géothermiques qui ont l'ambition de rendre le site énergétiquement autosuffisant. Avec ses éclairages permanents, le «Palais Lumière» deviendra un transatlantique dans la nuit lagunaire, visible de très loin. Pierre Cardin (90ans), Pietro de son nom de baptême, conçoit ce projet comme « un cadeau à sa terre». Le couturier, originaire de San Biagio di Cailalta, petite localité de Venetie près de Trevise, et émigré en France à l'âge de 2 ans avec ses parents, n'a pas oublié ses origines. «Mon oncle ne voulait rien faire de banal », affirme son neveu, l'ingénieur Rodrigo Basilicati, à l'origine du projet. Même la tour Eiffel est née au milieu des polémiques », ajoute-t-il. C'est que les polémiques, à Venise, n'ont pas manqué. Les plus ardents défenseurs de la Sérénissime s'emportent contre ce «monstre disproportionné » digne d'un émir du Golfe qui «dénaturera la lagune». Mais le «Palais Lumière» a reçu des appuis inattendus. En premier lieu le maire Giorgio Orsoni, un avocat qui dirige depuis 2010 une municipalité de centre gauche : «Un projet pareil, nous ne pouvons pas nous permettre de le perdre. » D'autres pays, à commencer par la Chine, ont offert de l'accueillir. Mais Cardin tient beaucoup à l'Italie. Le gouverneur de la Vénétie, Luca Zaia, un dirigeant de la Ligue du Nord, compare le couturier à Laurent le Magnifique. «En pleine crise économique, ce serait une fotie de renoncer à un chantier qui procurera quatre à cinq mille emplois», renchérit Ugo Cavallin, président du patron local. Vittorio Sgarbi, éminent critique d'art, voit dans le palais «une sculpture moderne comparable à la Victoire de Samothrace ou au Colosse de Rhodes». Quant au ministre de l'Environnement, Corrado Clini, il souhaite que l'ensemble de la lagune soit «contaminé» par cette nouveauté. Le 25 juillet dernier, le conseil municipal a donné son accord à une large majorité. Le chantier devrait démarrer début septembre. A condition que l'Enac, l'autorité de 1'aviation civile, consente une dérogation. Le palais se dressera sur la route des appareils desservant Marco Polo, 1'aéroport de Venise.