Il a de l'allant. Une énergie. Et une formidable disponibilité malgré un emploi du temps éprouvant. A force de dominer les situations du haut de son 1,96 m, le président directeur de l'Etablissement public Grand Louvre a appris à voir loin. Nommé il y a quatre ans, en avril 2001, après les règnes de Michel Laclotte et Pierre Rosenberg, Henri Loyrette a traversé la Seine. Historien et conservateur du Patrimoine, ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome, il était directeur du Musée d'Orsay depuis 1994. Membre de l'Institut depuis 1997, spécialiste du XIX siècle ayant beaucoup publié sur Degas, notamment, Loyrette ne venait pas du sérail du Louvre. Mais il a pris en mains avec fermeté les destinées du plus grand musée du monde, alors que l'institution, Etablissement public, entrait dans son âge adulte. Avec le soutien du ministère de la Culture, il a réformé profondément l'organisation du Louvre et conforté l'autonomie de l'établissement public. Il s'est largement investi dans le projet de l'antenne du Louvre en région, qui a abouti à la désignation de Lens par le premier ministre. Henri Loyrette, qui dit souvent son admiration pour ce « conservatoire des métiers » qu'est aussi le musée, a fait entrer le Grand Louvre dans le XXIe siècle. Le Figaro lui a posé quelques questions à propos des chantiers actuellement en cours et de ses interrogations de président d'un établissement qui aura accueilli 6 200 000 personnes en 2004. LE FIGARO. - Dans un discours prononcé en octobre 2002 à Troyes, le président de la République avait appelé à la création d'un département des arts de l'Islam au Louvre. Etait-ce simplement un geste diplomatique, politique ou y a-t-il un impératif artistique? Henri LOYRETTE. - Les deux, évidemment. Il est très important qu'un tel projet, ambitieux, considérable, soit la décision du président de la République, et cette création est effectivement un geste politique- Jacques Chirac sait qu'il y va de la reconnaissance par la Nation d'une part de ses composantes et il est significatif qu'il l'ait annoncé dans un discours sur l'intégration. Par ailleurs, les grands musées à vocation encyclopédique, que ce soit le Metropolitan muséum of art de New York, l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, le British Muséum de Londres ou les musées berlinois, réfléchissent avec nous sur la place nouvelle des Arts de l'Islam dans un musée universel. Mais il s'agit aussi d'un geste artistique parfaitement justifié parce que nos collections, auxquelles s'ajouteront des dépôts substantiels du Musée des arts Décoratifs, sont parmi les plus belles au monde. Les arts de l'Islam étaient déjà exposés. Qu'est-ce qui va changer ? Cette collection était en effet sortie des réserves lors de l'opération Grand Louvre. Je tiens à saluer le travail de Marthe Bernus-Taylor, la précédente conservatrice, qui a beaucoup uvré pour sa présentation et son accroissement. Mais nous ne pouvons aujourd'hui montrer que 20 à peine des objets et le plus souvent dans des espaces trop étroits sans lumière naturelle. Francis Richard et Sophie Ma-kariou mettent maintenant en place ce huitième département du Louvre, qui existe officiellement depuis le 1er août 2003, et auquel de nouveaux espaces ont été attribués en mars dernier : la cour Visconti sera couverte et 3 500 m2 d'exposition seront ainsi dégagés, soit trois fois plus qu'actuellement. Un tel développement est évidemment très onéreux. Comment allez-vous le financer ? Il faut 50 milloons d'euros dont la moitié sera donnée par l'Etat et l'Etablissement public du Musée du Louvre. Les 25 millions restants seront apportés par le mécénat. Le président de la République a chargé Thierry Desmarets, président de Total, de réunir un groupe de mécènes français. Après avoir financé la restauration de la Galerie d'Apollon. Total manifeste ainsi sa fidélité au Louvre. Par ailleurs, nous renforçons notre programmation dans ce domaine. De grandes expositions sont en projet comme celle en 2007 touchant l'Iran Safavide. Auparavant, nous aurons montré des chefs-d'uvre de notre collection à Riyad et reçu au Louvre, en 2006, l'étonnante collection du Qatar où Pei et Wilmotte - l'équipe du Louvre ! -édifient le musée national. Quel est le calendrier des travaux? Le jury que je préside a désigné, en novembre dernier, les sept équipes qui participent au concours d'architecture. Le lauréat sera connu avant l'été 2005 et son nom annoncé par le président de la République ; nous comptons sur un chantier livré fin 2008, avec ouverture en 2009. Le Louvre n'est-il pas victime de son extraordinaire succès? Oui, si nous considérons certains problèmes de flux et la surcharge de certaines salles - la grande galerie et les espaces adjacents, notamment -quand d'autres sont parfois peu fréquentés. Mais je me réjouis d'abord du haut niveau de fréquentation, et en tout premier lieu de la part grandissante des moins de 26 ans qui forment 45 de notre public. Voulez-vous dire que la pyramide est une impasse? Non. La pyramide, c'est le Louvre même. Elle est considérée comme une uvre d'art à part entière. Elle est citée en tête des uvres que le visiteur veut voir, au même titre que la Joconde et la Vénus de Milo. On a quelque mal à se remémorer l'extravagante polémique qui a présidé à son édification... elle est universellement admirée et tout le monde veut passer par la pyramide... ! C'est cela le problème... Des queues interminables, et qu'il pleuve, qu'il vente on qu'il neige.,, les visiteurs sont d'une patience à toute épreuve ! Nous avons en effet accueilli 6 200 000 visiteurs en 2004, c'est un niveau d'affluence jamais atteint mais qui ne diminuera sans doute pas dans les années qui viennent. C'est pourquoi nous devons avoir une réflexion rigoureuse sur « la fonction d'accueil ». Grâce aux ventes à l'avance, à une meilleure organisation des flux et aux distributeurs automatiques de billets d'entrée, nous avons pu réduire considérablement les files d'attente. Les espaces sous la pyramide sont insuffisants et les personnels y travaillent dans des conditions difficiles. Les espaces, bruyante, répondent mal à leur vocation première d'accueil et d'information. C'est pourquoi nous lançons, avec le soutien de l'Etat, un projet indispensable qui repensera l'accueil et l'information, non seulement sous la pyramide, mais dans l'ensemble du musée, et favorisera, en créant d'autres entrées, le flux des visiteurs et la qualité de leur visite. Savez-vous dans quelles proportions le public se développera dans les années qui viennent ? Les experts estiment que dans dix ans, avec la croissance du tourisme international en France, ce seront 7 millions à 7 millions et demi de visiteurs qu'il nous faudra accueillir... Cet afflux de public vous oblige-t-il à repenser le sens d'un tel musée au cur de la société ? Pour beaucoup, et malgré tous nos efforts de démocratisation, le musée apparaît lointain, voire arrogant et rebutant. Tout implement parce que le public n'a pas le mode d'emploi, ne sait pas ce qu'il faut voir et comment voir. Ce n'est pas parce qu'on peut aller facilement au Louvre qu'on y a accès. Les sujets religieux, mythologiques, historiques sont incompréhensibles à la plupart. Comment concilier les carences du savoir avec l'exigence des oeuvres exposées? Je n'avais pas ces problèmes à Orsay ; le visiteur entre immédiatement dans un paysage de Monet. Mais comment faire comprendre et admirer une peinture lettrée et érudite comme celle de Poussin, où tous les arbres parient le grec et le latin, où le plaisir de l'il et de l'esprit tient autant à la beauté formelle de l'uvre qu'à la lecture et la compréhension de son sujet ? C'est dans la réponse à ces questions que réside l'avenir du musée, dans la prise en compte avant tout de son rôle éducatif et social. De ce point de vue, le Louvre à Lens est un projet capital. S'il est un geste emblématique de la politique gouvernementale de décentralisation conduite par Renaud Donnedieu de Vabres, s'il apporte à une ville déshéritée l'équipement culturel qui lui feit défaut, le Louvre-Lens est aussi une grande chance pour le Louvre. Inscrit dans un bâtiment contemporain, fondé sur une présentation temporaire et transversale des collections, intégrant dès le départ le souci d'une pédagogie nouvelle adaptée à tous les publics, le Louvre-Lens doit aussi être un terrain d'expérience en matière de présentation, d'éducation, de politique des publics, de recherche, dont les acquis rejailliront nécessairement sur le Louvre.