Solomon R. Guggenheim, le créateur du musée qui porte son nom, a très vite joué la carte architecturale pour mettre en valeur ses collections. En 1959, le bâtiment new-yorkais inauguré sur la Ve Avenue est conçu par le célèbre architecte Frank Lloyd Wright - c'est là sa dernière uvre. En 1992, c'est le Japonais Arata Isozaki qui modèle son annexe de Soho, dans le sud de Manhattan. En 1997, le Californien Frank Ghery imagine le Musée Guggenheim de Bilbao qui va faire pâlir d'envie les maires de toutes les grandes villes d'Europe et avoir un énorme succès public. Le Néerlandais Rem Koolhaas dessinera le site de Las Vegas en 2001. Et le Français Jean Nouvel avait été choisi pour le futur musée de Rio de Janeiro, au Brésil. Mais comme il n'est pas question pour le Guggenheim de faire tourner dans ces divers établissements ses collections, certes très belles et très importantes, mais quand même beaucoup moins considérables que celles du Musée d'art moderne de New York (MoMA) ou du Centre Pompidou, l'institution exporte son nom et son savoir-faire. Ce qui ne va pas sans déconvenues ni conséquences. A Bilbao, si le bâtiment exceptionnel draine encore des foules nombreuses, les expositions qui y sont présentées ne sont pas toujours à la hauteur. L'antenne allemande, ouverte à Berlin pour présenter les collections de la Deutsche Bank, n'est pas un succès ; le site de Las Vegas, où le Guggenheim montre des uvres prêtées par le Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, non plus. Son annexe de Soho est en partie louée. Son projet de Rio a été différé. Pourtant, le Guggenheim est toujours en concurrence avec le Centre Pompidou pour ouvrir un musée d'art contemporain à Hongkong (Le Monde du 30 novembre 2004). Ce faisant, le musée américain a changé de métier. Désormais, son rôle est moins de faire fructifier les collections qui lui ont été léguées et de les montrer le mieux possible que de mettre en avant ses compétences en matière d'ingénierie culturelle. Ces dernières ont pris le pas sur ses compétences artistiques et scientifiques. Cette dérive ne menace pas seulement l'institution new-yorkaise, elle concerne tous les musées tentés par les sirènes de la mondialisation et les appels du grand large. A commencer, en France, par le Louvre et le Centre Pompidou.