Les Musées sont-ils touchés par le virus de la mondialisation? Le Musée Rodin entend ouvrir une antenne au Brésil, à Salvador de Bahia. La Tate Gallery, après s'être dédoublée à Londres, est aussi à Liverpool. Le Centre Pompidou aura en 2007 une annexe à Metz et ambitionne d'aller, plus tard, à Hongkong. Dans les jours qui viennent, le Louvre connaîtra la ville qui l'accueillera dans le nord de la France, tandis qu'un musée d'Atlanta, en Géorgie, lui offre une aile, fin 2005. Mais c'est le Guggenheim de New York qui le premier s'est impliqué - et avec le plus de détermination - dans ces « délocalisations ». Il gérait déjà le Palazzo Venier, l'ancienne demeure de Peggy Guggenheim à Venise, puis il a ouvert le bâtiment qui porte son nom à Bilbao, en Espagne. A Berlin, il s'est associé avec la Deutsche Bank pour présenter les collections de l'institution bancaire allemande. Il a passé un accord avec l'Ermitage de Saint-Pétersbourg pour montrer quelques uvres du musée russe à Las Vegas (Nevada). Enfin, on sait que le Guggenheim a des projets en Amérique latine, à Rio de Janeiro, mais aussi en Asie, à Taïwan et à Hongkong. Le Guggenheim est-il devenu un modèle pour tous? «Cette institution s'appuie plus sur son savoir-faire que sur ses collections. Alors que les uvres sont au cur de nos projets », explique Bruno Racine, président du Centre Pompidou, dont les collections comptent environ 55 000 numéros. Or seules 1300 pièces sont présentées, par roulement, sur deux étages du bâtiment de Piano et Rogers. «. Nous accordons des prêts à des musées de province, à Grenoble, Roubaix, Strasbourg (un ensemble Arp) ou Toulouse (une partie de la collection Cordier), précise M. Racine. Cette politique ne doit pas être remise en cause. Mais nous devons mieux déployer notre fonds.» C'est'pourquoi Jean-Jacques Aillagon, lorsqu'il était président du Centre Pompidou, avait imaginé d'ouvrir une annexe en région. Lille, d'abord approchée, déclara forfait; Metz accepta les conditions du Centre. L'édifice (35,5 millions d'euros) sera payé par les collectivités locales (ville, département, région) et l'Europe. Son fonctionnement sera assuré par la municipalité. Cette antenne doit bénéficier d'une autonomie de programmation, mais son responsable sera nommé par le président du Centre Pompidou. Le bâtiment, signé notamment par l'architecte japonais Shigeru Ban, s'installera sur une ancienne friche de la SNCF. Sa superficie sera de 11 500 mq, dont 6 000mq d'expositions, où pourront être présentées environ 400 pièces de grande taille et, de ce fait, difficiles à montrer à Paris (comme le rideau de scène de Parade, de Picasso, les grands panneaux conçus par Robert Delaunay pour l'Exposition universelle de 1937 ou des installations de Tinguely). «L'ampleur de la collection du Centre garantit l'excellence du choix, affirme Bruno Racine. Cela nous obligera, en outre, à repenser nos collections.» Au Louvre, on entend le même son de cloche: «Nous manquons de place, constate Henri Loyrette, président du musée. Mais si l'antenne à ouvrir dans le Nord est importante pour la région, elle est primordiale pour le musée. Cela va lui permettre d'échapper à la routine. Depuis deux siècles, l'établissement est organisé en départements et, à l'intérieur de ceux-ci, par écoles et techniques. Cette contrainte, qui a ses mérites, rend difficile une vue transversale des collections. L'annexe régionale, émanation du Louvre, gérée par des équipes du musée, va lui permettre de se renouveler. Ce projet pédagogique constituera une sorte de test en vraie grandeur, comme la Tate à Liverpool». L'annexe sera installée à Valenciennes, Amiens ou Lens - cette dernière est pour le moment la favorite. La ville retenue disposera d'environ 3000 mq où pourront être présentées par roulement de 100 à 200 pièces importantes. Un espace pour les expositions temporaires et un auditorium compléteront l'ensemble. Comme pour le Centre Pompidou, cette ouverture, assure le président du Louvre, ne devrait pas obérer la politique de dépôts dans les musées de province (La Liberté guidant le peuple, de Delacroix, une des uvres phares du Louvre, est à Strasbourg pour six mois) ni des opérations de type « Beffrois de la culture », où des uvres appartenant à de grands musées français ont été exposées, en 2004, dans des lieux « insolites » de plusieurs villes du Nord. Jeux d'alliances Ces nouveaux pôles doivent faciliter la création de synergies avec des partenaires proches. Le Centre Pompidou lorrain devrait être en relation étroite avec le nouveau musée de Luxembourg piloté par Marie-Claude Beau, ainsi qu'avec une institution encore en gestation à Sarrebruck (Allemagne). Les liens entre les grandes institutions internationales se renforcent notamment pour organiser des expositions conjointes, à l'image de la rétrospective Dada montée par le Musée d'art moderne de New York (MoMA), la Tate Modern de Londres et le Centre Pompidou. «Nous avons aussi des contacts très étroits avec le Museo Reina Sojïa de Madrid et le futur Musée d'art contemporain de Rome», assure Bruno Racine. Ce jeu d'alliances est fonction de la richesse des collections des musées, mais aussi de leur spécificité. Le Louvre se sent en phase avec le British Muséum et les musées de Berlin ou avec l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, à la semblable vocation encyclopédique, lui aussi logé dans un vieux palais. Mais, tandis que le Centre Pompidou lorgne vers l'Asie, le Louvre se tourne vers les Etats-Unis. Ce qui vaut une volée de bois vert à Henri Loyrette. On lui reproche - et certains conservateurs sont parmi les plus virulents - de disperser inutilement ses collections et de céder aux marchands du Temple. «Un Louvre autarcique serait une aberration et un rétrécissement, répond le président du Louvre. Notre musée a une vocation encyclopédique, mais pour combler ses nombreuses lacunes il faut acheter. Michel Laclotte [un des prédécesseurs d'Henri Loyrette] a pu acquérir des uvres pour constituer des collections Scandinaves. Pour d'autres secteurs, les achats sont impossibles. On doit alors envisager des échanges avec des partenaires étrangers. Quantau vertige de la commercialisation, il ne faut pas y céder. D'ailleurs seule l'exigence scientifique et artistique paye. Le succès de l'exposition "Primatice" le prouve bien.» De son côté, Bruno Racine estime qu'il y a «toujours, de ta part du public, un retour positif sur la maison mère quand celle-ci pousse des antennes ailleurs. Sans parler de l'effet mobilisateur à l'intérieur de l'institution». Mais ces établissements tentés par le grand large sont de plus en plus dépendants de leurs ressources propres. D'où leur désir de stratégie personnelle et d'autonomie. «On ne peut rien faire sans autonomie, insiste Henri Loyrette. Aujourd'hui, la refondation du Louvre est faite et nous permet d'aller de l'avant. Désormais, le musée est aussi un pôle culturel qui joue un rôle social et économique. Quand j'ai commencé ma carrière, en 1974, les conservateurs ne se souciaient guère du public. Maintenant, il est au centre de nos préoccupations. Comment faire venir au Louvre ceux qui ne fréquentent pas cet endroit difficile, avec ses collections savantes, peu accessibles ? Notre problème est là. Pas dans l'augmentation mécanique de la fréquentation, mais dans la transmission au plus grand nombre.»