Faute d'argent dans les banques et devant l'extrême difficulté d'attaquer les fourgons blindés, les gangs criminels ont-ils jeté leur dévolu sur les oeuvres d'art ? A entendre le commandant de police Yves Lacroix, chargé de la prévention du vol et des malveillances à la Direction des musées de France, les 1 200 établissements nationaux et territoriaux répartis sur le territoire pourraient devenir le nouveau terrain de chasse d'une nouvelle génération d'Arsène Lupin. Une gouache et une lithographie de Kijno à Antibes, des poupées anciennes à Nontron, un dessin de Dufy à Perpignan ou encore un bonnet précolombien du Pérou au Muséum à Paris : à l'évidence, les dernières disparitions déplorées par la Réunion des musées nationaux n'ont certes pas la même importance que le vol du Cri de Munch ou des Bruegel, Watteau ou Picasso pillés dans les années 90 au nez et à la barbe des gardiens des plus prestigieux sites français. Ces derniers sont pourtant équipés de vitres de protection, de palpeurs, de systèmes infrarouges ou d'appareils de vidéosurveillance perfectionnés. Mais les musées les plus modestes n'ont, pour leur part, aucunement les moyens de s'offrir de telles cuirasses électroniques. Depuis le «rapt» de la Joconde au Louvre, le 21 août 1911, les experts, sachant qu'aucun site n'est inviolable, cherchent des parades. A commencer par la sensibilisation des conservateurs afin qu'ils protègent mieux leurs trésors. «Pour cela, ils doivent dresser un inventaire précis de ce qu'ils exposent et de ce qu'ils ont en réserve, explique le commandant Lacroix. Ce n'est pas tâche aisée et des mois sont parfois nécessaires pour savoir ce qu'ils ont sous leur toit...» A la suite d'un rapport de la Cour des comptes, en 1996, qui pointait la mauvaise gestion du patrimoine mobilier de l'État, le ministère de la Culture avait demandé à Jean-Pierre Bady, conseiller maître à la Cour des comptes, de recenser «sur le terrain» les oeuvres mises en dépôt depuis deux siècles dans les musées territoriaux et les administrations publiques, notamment. Cette mission, devant s'achever en 2007, avait révélé dès juin 2003 que 10 000 des 80 000 objets soumis à vérifications n'avaient «pu être localisés», et que quelque 191 plaintes avaient déjà été déposées. Des mastodontes comme le Louvre ne sont d'ailleurs pas épargnés par cet étrange phénomène, comme en témoigne le vol, en février 2002, d'une paire de chandeliers du XVIIIe siècle qu'il abritait : on ne s'en était aperçu que six mois plus tard. Aujourd'hui, un «Monsieur Sécurité» des musées de France sillonne le pays pour dispenser des conseils très pratiques. «Certains rêves d'architectes, frisant l'angélisme, accouchent de plans de musées où le vitrage est omniprésent, déplore le commandant Lacroix. Un autre problème provient du fait que le musée n'est parfois pas seul à être installé dans un même bâtiment. On y retrouve parfois une salle de spectacles, des restaurants ou encore des boutiques dont les horaires d'ouverture sont différents. En raison de la migration du public dans des parties limitrophes, la sanctuarisation du musée, protégé en interne par une simple porte vitrée, devient problématique...» Même si les experts en sécurité assurent qu'on n'a jamais trouvé mieux que les gardiens pour détecter les éventuels malfaiteurs, portes massives, serrures à clefs incopiables ou encore verrouillage des volets sont proposés aux conservateurs. Mais ces derniers demeurent réticents à l'idée de «bunkeriser» leurs espaces d'exposition. «La défense des musées trébuche sur ce paradoxe, assure le commandant Lacroix : présenter une oeuvre, c'est la mettre en péril, sous l'effet de l'humidité, de la lumière ou encore de la buée que dégage l'haleine. Le vol ne fait qu'aggraver la menace...»