C'est le vestige d'une époque où les hommes et les femmes, absorbés par le travail, devaient être débarrassés des contingences de la vie quotidienne. Dans les appartements, concus comme des cellules familiales, pas de cuisine. Une cuisine collective, reliée au corps principal par une passerelle, avait été construite en annexe, de même qu'une buanderie et un jardin d'enfants - l'éducation de l'homme nouveau était chose trop importante pour être confiée aux parents. «A Moscou, dit une spécialiste, c'est le plus bel exempie d'idées sociales appliquées à l'architecture, le seul immeuble d'habitation construit par un architecte constructiviste de renommée internationale. » Avant que Staline ne mette fin à l'expérience, une vingtaine de bâtiments avaient été construits à la fin des années 1920 et au début des années 1930 par ces architectes dont les oeuvres étaient imprégnées des idéaux révolutionnaires. Des ministères, des clubs de travailleurs, et cet immeuble, destiné aux travailleurs du commissariat populaire (ministère) des finances - d'où son nom de Narkomfine -, mais qui fut en réalité attribué à des membres de la nomenklatura. L'emblème d'une école, un bâtiment exemplaire. Trois quarts de siècle après sa construction, cet immeuble plus célèbre à l'étranger qu'en Russie gît comme une épave au coeur de Moscou. Du modèle sur pilotis construit en 1927 et 1928 sous la direction de l'architecte Moise Guinzbourg reste une longue barre jaunâtre aux allures de squat, le long du mur qui ceint l'ambassade américaine. De l'extérieur, le navire en perditìon a l'air inhabité. L'herbe pousse sur le bord des immenses rangées de fenêtres - l'époque célébrait les bienfaits de la lumière et du soleil. Sur le toit, restent les vestiges d'un solarium et d'un jardin. LA MAIRIE ET LES PROMOTEURS Vingt-cinq familles vivent toujours dans cet immeuble, dont les lignes préfiguraient avec vingt ans d'avance la Cité radieuse marseillaise de Le Corbusier - du séjour moscovite de l1architecte français subsiste le bâtiment en piteux état qui abrite le Comité d'Etat aux statistiques. Le Narkomfine, lui, figure sur les deux dernières parutions de la liste des cent sites les plus menacés, établie tous les deux ans par le World Monuments Fund, base a New York. «Le ministère de la culture n'a pas les moyens de lìe restaurer; la mairie les a, mais n 'en a pas la volonte», résume Pavel Choulguine, directeur adjoint de l'Institut de recherches sur le patrimoine culturel et naturel. Le Narkomfine, qui appartient à la municipalité, est d'autant plus menacé qu'il est situé à un endroit ideal, le long du boulevard périphérique, à l'intérieur de la capitale. «La mairie n'a jamais rendu public le moindre projet, mais elle risque de confier l'immeuble à un investisseur, qui le détruirait pour en faire un immeuble de luxe avec des parkings souterrains», redoute M. Choulguine. Son institut a pour sa part «un projet simpìe »: restaurer le bàtiment, en transformer une partie en hotel et l'annexe en musée d'architecture. Ne man-quent que les fonds. Le budget nécessaire est estimé a 20 millions de dollars (16 millions d'euros).