Il a ce chic fantasque que seuls les Italiens très élégants peuvent se permettre : pantalon et polo marine portés avec une paire de tennis orange et une cravate en tricot de soie à rayures. Son épouse, Marina, en robe crème, tient une ombrelle en dentelle. Carlo Ripa Di Meana, homme respectable (79 ans), digne et rieur, ancien ministre de l'environnement (gouvernement Amato) et deux fois commissaire européen à la culture (avec Jacques Delors), est en guerre. A 79 ans, il découvre les charmes de l'agit-prop. Enquête Le parking du Pincio divise Rome Eclairage "Retromanno", entre bourde et provocation Ce matin-là, le responsable de la section romaine d'Italia Nostra, une association environnementaliste dont le président le plus célèbre fut l'écrivain Giorgio Bassani, a donné rendez-vous aux caméras de TG5, devant le Vatican. M. Ripa Si Meana déploie une banderole : "Saint-Père, priez pour Rome." Bientôt, une autre caméra arrive, puis une autre. Marina répond aux questions et lance d'une voix forte sa sempiternelle formule : "Le parking ne se fera pas !" Le pape ? Un parking ? Pas de doute, nous sommes à Rome. Le parking pour l'heure n'est encore qu'un projet et un casse-tête politique : sept niveaux, 750 places, 26 millions d'investissements amortis par la vente aux particuliers des places de stationnement. Décidé en 2004 par Walter Veltroni (centre gauche), alors maire de Rome, il doit s'implanter au sommet de la colline du Pincio, juste derrière le Belvédère dessiné par l'architecte Giuseppe Valadier, en l'honneur de Napoléon Bonaparte, qui n'y mit jamais les pieds. L'idée d'ouvrir un chantier grand comme un terrain de football, sur 25 mètres de profondeur, à l'emplacement de l'un des plus beaux sites du monde, paraît folle. Sauf à considérer que le problème numéro un de Rome reste la circulation et le stationnement. En contrepartie de sa construction, M. Veltroni voulait interdire au stationnement tout le nord du centre historique. Las pour lui, en avril 2008, une nouvelle équipe de droite, emmenée par Gianni Alemanno, fait son entrée au Capitole, et s'engage à bloquer le projet. Les travaux préparatoires ont révélé des restes d'une demeure du Ier siècle avant J.-C., rien d'étonnant dans une ville où le moindre coup de pioche retourne un vestige. "Une Pompéi souterraine", ont immédiatement exagéré les adversaires du projet, ravis de tenir un prétexte archéologique pour justifier leur refus. Mais le maire reste embêté. Pour justifier l'interruption des travaux, il lui faut des arguments plus solides. Les pénalités d'annulation du chantier pour lequel les entreprises ont déjà été choisies pourraient atteindre des records : "De 0 à 26 millions d'euros", estime Umberto Croppi, l'adjoint à la culture de la nouvelle équipe municipale. Gianni Alemanno a décidé de gagner du temps en confiant à cinq experts le soin d'éclairer sa décision (prévue pour jeudi). L'un d'eux, Giorgio Muratore, architecte et professeur d'histoire contemporaine à l'université de La Sapienza, est catégorique. "C'est une violence faite à un monument qui mérite de la vénération", explique-t-il, en reconnaissant que l'intérêt archéologique des premières découvertes est un prétexte. Il raconte qu'en 1870, le baron Haussmann est venu à Rome, contacté par les autorités de la toute jeune République italienne qui voulait donner à la ville des allures de capitale moderne. "Il est reparti, persuadé qu'on ne pouvait rien faire, poursuit M. Muratore. Pourquoi Veltroni serait plus fort qu'Haussmann ?" Carlo Ripa Di Maena est maintenant monté sur la colline du Pincio. Une large ceinture de palissades vertes entoure le chantier. Il montre ici un banc de marbre cassé, là une statue décapitée par les premiers travaux. Il désigne du doigt le parcours que devront parcourir les camions chargés de gravats. "Juste à côté du Muro Torto. Une folie." Redescendant sur la place du Peuple, située en contrebas, il fait découvrir l'entrée et les sorties prévues du parking, s'inquiète pour le sort d'un cyprès, mais ne dit rien des graffitis qui s'étalent ici et là sur les murs, ni de la fontaine du Belvédère. Elle semble abandonnée. Image symbole d'une ville qui ne parvient pas toujours à entretenir son passé. Gianni Alemanno, qui a raté son début de mandat, laisse monter la contestation afin de "nationaliser" la polémique, cherchant des soutiens au gouvernement et au... Vatican. Une façon d'argumenter son refus probable. Gauche bétonneuse et moderne contre droite écologique donc archaïque ? Trop simple pour l'Italie. Carlo Ripa Di Meana est passé par le PCI, la gauche socialiste et les Verts. Chaque jour, les quotidiens italiens publient la liste des intellectuels, des artistes, des politiques partisans ou adversaires du projet. Contre : la réalisatrice Lina Wertmüller, la coscénariste de Luchino Visconti, Suso Cecchi d'Amico, le chanteur Adriano Celentano. Pour : le photographe Oliviero Toscani, etc. Il Foglio, quotidien de la droite intellectuelle, a fait de la défense de ce patrimoine son nouveau combat. Dans le Corriere della Sera, Walter Veltroni se défend, prenant exemple sur le parking de la place Vendôme, à Paris, et dénonce les "conservateurs". Au Monde, il confie : "En politique, il est plus facile de ne rien faire..." Gianni Alemanno, dans La Repubblica, évoque, lui, le "principe de précaution" pour mettre fin au chantier. Mais la question demeure : peut-on encore envisager des projets d'urbanisme d'envergure dans la province de Rome, où 8 074 sites archéologiques ont été recensés ? "Oui, à condition d'être inventif", explique Marina Mattei, archéologue et membre de la commission d'experts. Elle tient à préciser : "Je ne suis pas contre la modernité, j'adore Beaubourg." "Nous devons apprendre à conjuguer les structures modernes avec l'histoire", assure Umberto Croppi. Provocateur, Giorgio Muratore lâche dans un éclat de rire : "Pourquoi faire de nouveaux trous à Rome ? Quel trou est vraiment indispensable ?" Confronté dans sa ville à une situation similaire, le maire de Mestre, une ville a côté de Venise, a eu ce commentaire : "Utilisons notre matière grise : si on trouve une nouvelle Vénus de Milo, bien sûr, on arrête les travaux. Mais si c'est un petit mur du VIIe siècle, on peut aussi bien le jeter." Expéditif. Revient alors en mémoire une image du film Fellini Roma, réalisé en 1972 par Federico Fellini. Une excavatrice s'avance dans le sous-sol romain lors de la construction du métro. Ses dents d'acier mordent la terre et éventrent les murs d'une villa patricienne. Les fresques, l'eau qui s'écoule encore par la fontaine du patio : tout est intact. Jusqu'à ce que l'air qui s'engouffre efface tout de ce passé brièvement révélé, et aussitôt disparu.