Jean-Noël Jeanneney était le dernier président d'un grand établissement culturel clairement identifié à gauche. Mardi 27 mars, à la veille du conseil des ministres, le président de la Bibliothèque nationale de France (BNF) a appris le nom de son successeur sur le répondeur de son téléphone portable : Bruno Racine, patron du Centre Pompidou et ami de Jacques Chirac. Lors du même conseil des ministres, le gouvernement attribuait la place laissée libre à "Beaubourg" à Alain Seban, conseiller culturel du chef de l'Etat. Le coup était parti. Dès le lendemain, le Parti socialiste (PS) dénonçait des "nominations aussi précipitées qu'imprudentes" : "Il n'échappe en effet à personne que le petit jeu de chaises musicales auquel on vient de se livrer ne vise qu'à recaser des obligés du pouvoir en place." A trois semaines du premier tour de l'élection présidentielle, l'indignation relève de l'exercice imposé. En 2002, les nominations culturelles n'avaient pas fait trop de vague : cohabitation oblige, les deux camps avaient été servis. Depuis vingt ans, toutefois, le PS de Jack Lang et Catherine Tasca a essuyé les mêmes critiques. Cette année, la polémique traduit un malaise plus profond. L'épisode intervient après une série de nominations contestées. En juillet 2006, Marcel Bozonnet était brutalement écarté de la tête de la Comédie française, au profit de Muriel Mayette. Un mois plus tard, le président du parc et de la Grande halle de La Villette, Bernard Latarjet, ayant atteint l'âge de la retraite, se voyait remplacé par le comédien antillais Jacques Martial. Une jeune femme et un noir engagé dans le combat contre les discriminations, tous deux sans véritable expérience de direction : les choix "politiquement correct" de Renaud Donnedieu de Vabres étaient largement commentés. Plus discrètes, d'autres décisions ont semblé répondre au seul souci de "recaser" des proches du pouvoir. Fin août 2006, Bernard Notari quittait le cabinet du ministre de la culture pour prendre la direction du domaine national et du château-musée de Fontainebleau. Chose rare, les quatre syndicats de conservateurs (CGC, CFDT, FSU, CFTC) se fendaient d'une lettre commune pour dénoncer l'arrivée d'un énarque à la tête de ce musée national. La loyauté politique prenait selon eux le pas sur la valeur scientifique. ARGUMENT MASSUE Quelques semaines plus tôt, Catherine Grenier, conseillère de M. Donnedieu de Vabres pour les arts visuels, avait été pressentie pour occuper la direction du musée du Jeu de Paume. Une large mobilisation l'en a empêchée in extremis avec un argument massue : destinatrice des dossiers de candidature, elle se trouvait forcément juge et partie ! Lundi 2 avril, Mme Grenier devait finalement être officiellement nommée pour piloter les 7 000 m2 du futur espace d'expositions au Palais de Tokyo. L'absence d'appel à candidature pour ce poste suscite une vive émotion, jusque dans les couloirs de la délégation aux arts plastiques du ministère, où l'on parle de "déni de démocratie". La controverse sur les nominations s'est vu amplifiée par le débat sur l'âge de la retraite. En 2005, le président du Musée Guimet, Jean-François Jarrige, 65 ans, a bénéficié, par un décret pris en conseil des ministres, d'une prolongation de trois ans de son mandat. La "jurisprudence Jarrige" a joué en faveur d'un autre proche du chef de l'Etat, Michel Blangy : en juin 2006, le directeur de cabinet de Jacques Chirac était nommé à la tête du domaine de Chambord... à l'âge de 67 ans. De même, le directeur de l'Opéra de Paris, Gérard Mortier, 65 ans en novembre 2008, pourra aller au bout de son mandat, à l'été 2009. M. Jeanneney, qui a 65 ans le 2 avril, pensait pouvoir bénéficier du même traitement. Son mandat, renouvelé en mars 2005, arrivait à échéance en 2008. De quoi avancer le chantier de la bibliothèque numérique européenne. "On a pris le parti de me remplacer. La coloration politique de ce choix est absolument éclatante", note-t-il. Serge Lemoine aura-t-il plus de chance ? Notoirement de droite, le président du Musée d'Orsay fête ses 65 ans entre la présidentielle et les législatives. Comme M. Jeanneney, il lui reste un an à accomplir. Il rêve même de poursuivre ses fonctions jusqu'à 68 ans. Quelle jurisprudence le nouveau président de la République lui appliquera-t-il ? La gauche promet, en cas de victoire, de réformer le mode de nomination. Jean-Jack Queyranne, qui vient de publier un livre-manifeste Pour la culture ! (éd. Stéphane Bachès, 120 p., 10 ), estime urgent de mettre fin à cette "valse des préfets". Avec le PS, il propose une procédure transparente : après appel à candidatures, un jury indépendant dresserait une liste restreinte sur laquelle l'exécutif ferait son choix. Dans le même esprit, l'UMP confierait à une commission parlementaire le soin d'établir un "tiercé" de candidats. L'exécutif y puiserait le nom du gagnant. L'UDF, de son côté, donnerait au Parlement "un rôle consultatif", tandis que le Front national permettrait aux parlementaires d'"auditionner les candidats pour les postes importants (Opéra de Paris, Comédie française...)". Des promesses de campagne, certes. Mais chacun s'accorde à juger le modèle actuel à bout de souffle. Comme le résume Frédéric Martel, auteur du livre De la culture en Amérique (Gallimard, 2006), "il faut sortir de la République bananière".
La polémique sur les nominations dans la culture gagne la campagne présidentielle
Jean-Noël Jeanneney, the last president of a clearly identified left-wing cultural institution, learned of his successor on his mobile phone on the eve of the cabinet meeting. Bruno Racine, the Centre Pompidou's director and a friend of Jacques Chirac, was appointed. The government also allocated the vacant seat to Alain Seban, a cultural advisor to the head of state. The PS criticized the nominations as "precipitated and imprudent". The controversy arose after a series of disputed nominations. In 2002, the nominations were not widely criticized. Since then, the PS of Jack Lang and Catherine Tasca has faced similar criticism. This year, the controversy reflects a deeper malaise. The episode occurred after a series of nominations were challenged. In 2006, Marcel Bozonnet was removed from the Comédie française, and Bernard Latarjet was replaced by Jacques Martial.
Artista / Persona
Bene culturale
Luogo