La Fuite en Egypte va-t-elle rester en France ? Sera-t-elle rachetée par un musée français ? Depuis quelques jours, le tableau de Nicolas Poussin (1594-1665), le plus grand peintre français du XVIIe siècle, est au centre d'une intense agitation au sein des institutions françaises. Le Musée des beaux-arts de Lyon, qui ne possède aucune oeuvre du peintre, et le Louvre, qui en expose trente-huit, s'apprêtent à faire une proposition conjointe aux propriétaires du tableau. Elle pourrait permettre de sortir d'un long blocage. A condition d'approcher le prix demandé par les propriétaires, autour de 15 millions d'euros. Apparemment, les institutions françaises ne sont pas dans une situation très favorable. Classée trésor national, l'oeuvre s'est, à ce titre, vu délivrer en août 2004 une interdiction de sortie du territoire de trente mois. La loi prévoit qu'au-delà de cette période, si l'oeuvre n'a pas été achetée par l'Etat, le ministère de la culture devra autoriser son exportation. Le tableau pourrait alors être vendu à Londres ou à New York, par exemple. L'interdiction de sortie de La Fuite en Egypte est levée depuis le 11 février. L'Etat ne peut donc plus s'opposer à son départ. "Mais il a un délai de quatre mois pour donner le certificat de sortie, précise William Bourdon, l'avocat des vendeurs. Il est encore temps de faire une offre. Mais le temps presse." Patrice Beghain, adjoint au maire de Lyon chargé de la culture, reste attentif, puisque le musée de la ville est sur les rangs. "Un certain nombre d'entreprises lyonnaises sont prêtes à faire un geste de mécénat, explique-t-il. La ville et la région Rhône-Alpes aussi. Reste à savoir combien notre partenaire parisien, le Louvre, est prêt à mettre sur la table. Et de quelle somme le ministère de la culture peut disposer." Les entreprises lyonnaises auraient déjà rassemblé un peu moins de 4 millions d'euros. La ville pourrait ajouter 1 million et la région autant. On reste loin du compte. Me Bourdon souligne que "les propriétaires seraient heureux que le tableau rejoigne les collections françaises. Cela dépend de la capacité des institutions françaises à offrir un prix à la hauteur d'une oeuvre exceptionnelle". Il refuse de donner un prix minimum mais indique : "Un Rembrandt de bien moins bonne qualité et en bien moins bon état a été vendu 20 millions d'euros à New York la semaine dernière." Pourquoi avoir attendu trente mois pour présenter une offre ? En réalité, l'affaire est engagée depuis le début. Mais le Musée des beaux-arts de Lyon a caressé l'espoir de la boucler seul. Il avait même convaincu une importante entreprise de prendre en charge une part significative du prix du tableau. Cet éventuel mécène a fait faux bond, il a fallu se tourner vers d'autres pistes. Et donc demander au Louvre de se joindre à l'opération pour bénéficier de sa puissance de frappe et de son savoir-faire. AVENTURES ET CONTROVERSES Mais le musée parisien, comme la direction des musées de France, sont confrontés à une difficulté : le montage envisagé croise financements privés et publics, fonds de l'Etat et des collectivités locales. "Cette opération est une première, explique Henri Loyrette, président du Louvre. Mais l'important c'est de retenir le tableau." Les acteurs du dossier ont bon espoir d'y parvenir. Car ce Poussin est jugé "important". La Fuite en Egypte est une toile de taille réduite (133 cm × 97 cm) peinte sept ans avant la mort du peintre. "Elle exprime la sensibilité folle d'un homme âgé, au sommet de son talent", affirme Vincent Pomarède, responsable du département des peintures du Louvre. De plus, "le premier collectionneur de La Fuite en Egypte a été un soyeux lyonnais, Jacques Serisier", souligne Sylvie Ramond, la directrice du musée de Lyon. Ce tableau qui a ressurgi il y a vingt ans n'en est pas à sa première aventure. Il a fait l'objet d'une longue controverse à partir de 1986. Considéré comme étant "de l'entourage de Poussin", il est, lors d'une vente à Versailles, mis à prix à 80 000 francs (12 300 euros) et acheté 1,6 million de francs (247 000 euros) par des marchands parisiens, les frères Pardo. Après nettoyage, il est exposé et publié dans la revue Apollo. C'est alors que les polémiques se déclenchent. Il existe en effet deux autres versions de La Fuite en Egypte, dont l'une appartient à la collection américaine Johnson. Les spécialistes et historiens d'art se déchirent : quelle est la première version et quelle est la réplique ? Du coup, les anciens propriétaires, estimant qu'ils ont été lésés lors de la vente aux enchères, réclament un tableau qu'une décision de justice leur rendra au terme d'une longue procédure. Il est aujourd'hui admis que cette version (dite "au voyageur couché") est l'originale. Si elle reste en France, La Fuite en Egypte pourrait, après un bref séjour parisien au Louvre, gagner Lyon.