Un débat sans précédent enflamme les grands musées français. Le Louvre et le Centre Georges-Pompidou seraient ils devenus des entreprises qui louent leurs tableaux comme des marchandises et ouvrent des succursales à l'étranger pour faire fructifier leur marque? La polémique a été lancée par trois vétérans du monde muséal, Françoise Cachin, Jean Clair et Roland Recht, qui ont dénoncé, dans Le Monde du 13 décembre 2006, une dérive des musées. Leur texte est devenu une pétition signée par plus d'un millier de conservateurs et d'historiens d'art. Dans ce mouvement d'ouverture des musées, le Guggenheim de New York a montré l'exemple. Il possède désormais des antennes à Bilbao, Venise, Berlin, en attendant Rio de Janeiro et un gros projet dans le golfe Arabo-Persique. Le British Museum de Londres et l'Ermitage de Saint-Pétersbourg entendent eux aussi ouvrir des filiales. En France, le Louvre, après avoir passé un accord avec le High Museum d'Atlanta, aux Etats-Unis, s'implante à Lens et son nom devrait s'inscrire, en 2012, sur la façade d'un musée à Abou Dhabi (Emirats arabes unis). Le Centre Pompidou ouvrira une extension à Metz, en 2009, et une autre à Shanghai, en 2010. Les pétitionnaires craignent que les grands musées, subventionnés par l'Etat, soient dépouillés de leurs chefs-d'uvre et que les expositions qu'elles concevraient pour l'étranger soient plus motivées par des raisons économiques qu'artistiques. Henri Loyrette et Bruno Racine, les président du Louvre et du Centre Pompidou, se défendent de toute tentation mercantile et indiquent que les musées doivent participer au mouvement du monde. Tout ce qui doit durer doit changer, répètent ces patrons de musée. Leur mission est de conserver des uvres, mais aussi de les présenter à des publics qui évoluent et se renouvellent. « Les musées meurent aussi », disait Jacques Sallois, un magistrat à la Cour des comptes placé à la tête de la direction des musées de France (DMF) par Jack Lang en mai 1990. La déclaration fit scandale. Elle rappelait surtout que les musées n'ont pas toujours été à la mode. Et que le statu quo est la meilleure façon de les voir décliner. Nés avec la Révolution française, les musées ont connu leur premier âge d'or au XIX' siècle. Leur mission est alors d'instruire le peuple et de constituer des réservoirs d'images et de formes pour les professionnels des arts. On les loge dans des bâtiments prestigieux, comme le palais du Louvre, où vivaient les rois de France. Parfois on construit des édifices qui rivalisent avec les nouvelles préfectures, comme à Lille. Avec les «trente glorieuses» (1945-1975), les musées perdent pied. Les artistes les considèrent même comme des mouroirs. André Malraux se réfugie dans son musée imaginaire. Le public les boude. Leurs budgets s'amenuisent. Ils se figent souvent dans leur mission de conservation, lien de la création et de l'innovation. En 1971, un homme politique comme Robert Poujade, alors ministre de l'environnement, ne croit plus à ce type d'institution, au point de demander à ses conseillers d'éviter de placer le mot « musée » dans ses discours. La renaissance viendra du Centre Pompidou, inauguré en 1977 et qui fêtera ses trente ans le 31 janvier. Le lieu est bricolé sur le tas, souvent contre l'avis des professionnels des musées. C'est un pôle culturel totalement nouveau puisqu'il fédère un musée attaché à la tutelle de la DMF-, une bibliothèque publique, un laboratoire musical (Ircam), de vastes lieux pour les expositions temporaires, des salles de cinéma et de spectacle vivant. Le succès est foudroyant. Ce qui sauve l'idée de musée est un établissement qui multiplie les actions au-delà du musée, se renouvelle sans cesse, notamment grâce à ses expositions temporaires. Le Centre Pompidou, autonome dans sa gestion, maîtrisant l'achat de ses uvres, le recrutement de son personnel et sa programmation, devient un modèle que beaucoup vont copier. Symbole de la modernité Le réveil spectaculaire des musées en France, dans les années 1980- les années Jack Lang -, qui voient de nombreux établissements construits ou rénovés, est dans la droite ligne du modèle pompidolien. Le musée redevient à la mode parce qu'il n'est plus seulement un lieu de conservation, mais un lieu de vie. Les artistes vivants y ont d'ailleurs leur place. Les maires ne s'y trompent pas qui veulent tous leur musée redevenu symbole de modernité. Même la vieille garde des conservateurs, dérangée dans ses habitudes, est ravie de bénéficier d'édifices plus vastes et mieux dotés. Prenons le Louvre, longtemps bastille du conservatisme. Il se dote d'un vaste auditorium, de salles d'expositions temporaires, de librairies. Il accueille des projections de cinéma, des concerts, et s'ouvre à l'art contemporain. Des boutiques et des restaurants poussent à ses côtés. On parle de la « ville Louvre ». Une telle ville se gère différemment. Il faut gagner en surface, au risque du gigantisme - pour accueillir un public toujours plus nombreux , cesser aussi de mépriser, comme naguère, les «touristes analphabètes» qui «encombrent » les salles. Il faut aussi accroitre sans cesse les collections, éduquer un nouveau public en multipliant les ateliers pédagogiques, organiser des expositions temporaires. pour fidéliser un public de proximité. La question qui se pose aux grands musées est que leurs besoins augment plus vite que leurs budgets. Le Louvre, Orsay, Guimet, Versailles ont acquis une autonomie de gestion à fin de mieux piloter ce changement de vitesse. Les patrons de musée sont devenus des «patrons tout court», qui imposent bien plus qu'avant leur point de vue aux conservateurs --ce qui a provoqué des tensions. Des coopérations se sont aussi intensifiées entre grands établissements internationaux pour monter des expositions communes qui circuleront dans plusieurs pays. Et pour partager les frais. Les collections de chacun sont ainsi mutualisées dans les faits. Mieux, certains profitent de leurs riches collections pour monter des expositions clés en main à l'étranger, moyennant finances. L'émergence du monde asiatique offre de nouvelles perspectives à cette compétition muséale, désormais internationale. Les opposants à ce mouvement ne semblent pas comprendre que c'est justement ce mouvement, et d'abord la politique d'expositions, qui a sauvé les musées. Qui les ont remis dans le flux du monde. Oui, cette ouverture est périlleuse et les dérives mercantiles sont possibles. La vigilance est donc de mise. Mais la frilosité et le repli n'ont jamais été une réponse à la mondialisation.
Musées à l'heure de la mondialisation
The French museums are embroiled in a heated debate over whether they have become businesses that rent out their artworks as commodities and open subsidiaries abroad to capitalize on their brand. The controversy was sparked by three veteran museum professionals, Françoise Cachin, Jean Clair, and Roland Recht, who criticized the trend in a December 2006 article in Le Monde. Their text became a petition signed by over 1,000 conservators and art historians. The movement to open museums is exemplified by the Guggenheim in New York, which now has branches in Bilbao, Venice, Berlin, and is planning to open one in Rio de Janeiro and another in the Persian Gulf. The British Museum in London and the Hermitage in St. Petersburg also plan to open subsidiaries.
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