Que pensez-vous de la tribune publiée dans "Le Monde" signée par trois anciens responsables de musées de France, et qui est devenue une pétition contre les dérives commerciales du Louvre ? Je vois mal quel est le sujet de la polémique. Il faut distinguer deux choses. La location d'une oeuvre, et les expositions mécénées. Le Louvre s'est toujours refusé à louer une oeuvre contre une sorte de loyer, pratique qui se répand pourtant dans de nombreux musées. Et pourtant les nombreux prêts que nous faisons en France et à l'étranger ont un coût : traitement du dossier, examen de l'état de l'oeuvre par un restaurateur, restauration éventuelle de la pièce, etc. En revanche, quand il s'agit d'une exposition clés en main, avec un gros travail matériel (restaurations de certaines pièces) et scientifiques (établissement d'un catalogue), il peut y avoir une contrepartie : soit un retour financier direct, soit un pourcentage sur les entrées de l'exposition. Les expositions mécénées sont pratiquées en France depuis longtemps, y compris de façon régulière par ceux-là mêmes qui les dénoncent aujourd'hui. Je suis surpris de voir protester des conservateurs qui ont eux-mêmes largement pratiqué ou couvert - et je m'en félicite - ce système d'expositions mécénées. Par exemple ? Pour le vingtième anniversaire du Musée Picasso, en 2005, le responsable de l'établissement, Jean Clair, un des signataires de la tribune du Monde, avait prêté 180 oeuvres à la Neue Galerie de Berlin et avait reçu en contrepartie 700 000 euros qui ont servi à monter "Mélancolie", sa très belle exposition, au Grand Palais. En dix ans, Jean Clair a engrangé plus de 4 millions d'euros grâce à ce mécénat-partenariat. Ce qui lui a permis de financer près de 27 des acquisitions faites par le Musée Picasso. Françoise Cachin, autre signataire, sait très bien qu'il faut parfois payer pour organiser une exposition. Lorsqu'elle était directrice du Musée d'Orsay, elle a fait venir en 1993 les chefs-d'oeuvre de la collection américaine Barnes. Elle s'est adressée à la BNP pour trouver les 12 millions de francs que cette exposition coûtait. Et quand elle était à la tête de la direction des musées de France, Françoise Cachin a accepté le départ autour du monde pendant trois ans et demi des chefs-d'oeuvre du Musée de l'Orangerie, fermé pour travaux. La contrepartie de ce long "voyage" a été une entrée de 7 millions d'euros dont 5 millions ont été affectés à la rénovation du bâtiment. On pourrait multiplier les exemples. Pour l'opération Atlanta, il n'y a pas d'échange puisque le High Museum of Art ne prête rien en retour mais offre plusieurs millions d'euros. Cela n'est-il pas une location d'oeuvre ? Organiser neuf expositions sur trois ans pour retracer l'histoire des collections du Louvre dans une agglomération de 4 millions d'habitants, cela me semble justifié. Même si les signataires de la tribune n'y voient que la "cité de Coca-Cola", cette ville à majorité noire est aussi la cité de Martin Luther King, avec un fort potentiel culturel. Le partenariat entre le High Museum et le Louvre est un projet scientifique, culturel et pédagogique, sans équivalent entre deux institutions. Il prend d'abord en compte la nouvelle carte culturelle américaine, méconnue en France. Il permet aussi au Louvre d'expérimenter une organisation transversale entre tous ses départements, y compris le plus récent, celui des Arts de l'Islam, puisque tous sont concernés. En un mois, au 15 décembre, 120 000 personnes avaient déjà vu les deux premières expositions du Louvre, réparties sur deux espaces modestes de 350 m2 chacun. Le mécénat américain, 5,5 millions d'euros, contribuera en effet à la rénovation des salles des arts décoratifs du Louvre. Mais ce qui a peut-être choqué, c'est d'aller sur des terres nouvelles qui sont moins balisées que les institutions de New York ou Washington avec lesquelles les musées français ont l'habitude de travailler. L'opération d'Atlanta est faite dans le même esprit que l'ouverture du Louvre prévue à Lens - qui a également été critiquée - sur le site d'un ancien bassin minier. Vous n'y voyez donc aucune dérive commerciale ? Non, ce n'est pas le moteur de l'opération. Celle-ci s'inscrit d'abord dans une réflexion sur l'internationalisation des musées conduite, avec des modalités différentes, par des institutions comme l'Ermitage à Saint-Pétersbourg ou le British Museum de Londres. Le Louvre ne peut être absent de ce mouvement. Qu'il y ait des enjeux économiques, c'est évident. L'argent apporté par ce type d'opération est important, il ne faut pas le cacher. Mais il faut rappeler que le Louvre a été posé par la Révolution et l'Empire comme un musée universel. Et tout au long de son histoire bicentenaire, il a toujours été attaché à développer des partenariats à l'étranger. Comment les moduler, c'est la question qui se pose. Ces prêts ne vont-ils pas "déshabiller" l'institution mère ? Nous possédons 380 000 oeuvres, environ 35 000 sont exposées en permanence et nous en prêtons environ 1 500 par an pour des périodes variables. Ce chiffre est à peu près constant. Si nous voulons organiser, chez nous, des expositions temporaires comme celle qui a été consacrée récemment à Ingres où tous les grands musées étrangers ont prêté des chefs-d'oeuvre avec générosité, nous devons être généreux en retour. La vraie question n'est-elle pas la multiplication croissante des expositions temporaires ? Pour le Louvre, elles ont d'abord un enjeu scientifique et permettent de fidéliser un public de proximité. Si le Louvre reçoit 65 d'étrangers et 35 de Français dans ses salles permanentes, la proportion s'inverse exactement pour ses expositions temporaires. N'est-ce pas là ce qu'on peut appeler la marchandisation de la culture ? Les récentes expositions organisées par le Louvre, consacrées à la France romane, Hogarth ou Desiderio, ne relèvent pas vraiment de la culture marchande... Et pour Abou Dhabi ? Les Emiratis ont d'abord sollicité le Louvre seul. Compte tenu de nos engagements nationaux - à Lens notamment - et internationaux, il nous était impossible d'y répondre. C'est donc la direction des musées de France qui a piloté l'opération en sollicitant l'ensemble des musées français. Et pas que le Louvre. Les propositions qui sont faites aujourd'hui par le ministère de la culture aux Emiratis correspondent à nos exigences. Car les missions d'un grand musée comme le Louvre ne sont pas seulement de montrer des oeuvres, même si c'est la plus importante. Il a aussi une mission scientifique, pédagogique, sociale et diplomatique. Mais ce musée d'Abou Dhabi portera le nom de Louvre. Ce nom qui a une consonance universelle lui sera concédé le temps que le musée d'Abou Dhabi puisse réunir ses propres collections. Il ne s'agit pas d'une antenne des musées de France, mais de la mise en place, grâce à nos savoir-faire, d'un musée national.
ENTRETIEN AVEC HENRI LOYRETTE, PRÉSIDENT DU LOUVRE: "L'argent est important, mais il n'est pas le moteur de notre action à l'étranger"
The article discusses the criticism of the Louvre's commercialization, particularly with regards to its partnerships with foreign museums and the sale of artworks. The article argues that the Louvre's commercialization is not a new phenomenon, but rather a continuation of its historical mission to develop partnerships with other institutions. The article cites examples of the Louvre's past partnerships, such as the 2005 exhibition at the Neue Galerie in Berlin, where the Louvre received 700,000 euros in exchange for lending 180 artworks. The article also mentions the Louvre's recent partnership with the High Museum of Art in Atlanta, which has received 5.5 million euros in funding. The article argues that the Louvre's commercialization is not a negative phenomenon, but rather a necessary step in its internationalization and development as a global institution.
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