Ils étaient, lundi 8 janvier à l'aube, un peu plus de 1 400. Chaque jour qui passe, le chiffre enfle. Au point d'ouvrir une polémique sans précédent dans le monde des musées en France. Avec le Louvre comme cible. 1 400 personnes, pour la plupart exerçant des responsabilités dans l'art, ont signé la pétition initiée par le site Internet www.latribunedelart.com et intitulée "Les musées ne sont pas à vendre". Le texte de la pétition reprend une tribune publiée dans Le Monde du 13 décembre par Françoise Cachin, directeur honoraire des Musées de France, Jean Clair, ancien directeur du Musée Picasso, et Roland Recht, professeur au Collège de France. Ce texte stigmatise une dérive "commerciale" de certains musées, le Louvre en particulier, qui consiste à louer des oeuvres prestigieuses, voire leur marque, à d'autres musées, afin d'augmenter leurs ressources propres. Deux événements indignent particulièrement les signataires de la pétition. Il y a d'abord l'opération Atlanta (Géorgie), aux Etats-Unis : le Louvre a prêté 185 oeuvres au High Museum depuis le 14 octobre 2006 et pour onze mois en contrepartie de 13 millions d'euros. Que plusieurs pièces maîtresses figurent dans le lot, notamment le portrait de Baldassare Castiglione par Raphaël, a irrité. Mais pour les pétitionnaires, "le pire est à venir". Ils dénoncent le projet de construction, pour 2012, d'un Louvre à Abou Dhabi, dans les Emirats arabes unis. Et de s'inquiéter de "prêts à long terme" par des musées français qui perdraient "leur âme" contre de l'argent. Dans Le Monde du 22 décembre, la directrice des Musées de France, Francine Mariani-Ducray, a bien essayé de répondre au trio Cachin-Clair-Recht, estimant que "prêter des oeuvres d'art à l'émirat d'Abou Dhabi dans le cadre d'une coopération culturelle d'Etat à Etat, ce n'est pas vendre les musées français". Mais rien n'y a fait. La pétition ne cessait de rassembler de nombreux professionnels de l'art, scandalisés par ces pratiques. Le site de La Tribune de l'art dévoilera, mardi 9 janvier, les premiers signataires de la pétition. Le Monde a pu consulter cette liste. On n'y trouve pas de grands noms médiatiques, notamment les habitués des pétitions. Ni de directeurs de musées parisiens. Pas plus de conservateurs du Louvre, tenus au devoir de réserve. "Ils sont vulnérables", explique Didier Rykner, directeur du site, en pointe dans ce combat. "Autrefois, les chefs de département du Louvre avaient l'autorité pour dire non à des projets. Mais aujourd'hui, ils sont victimes d'un climat de terreur." M. Rykner affirme aussi que "deux anciens directeurs de département du Louvre" ont signé la pétition. BEAUCOUP DE NOMS RESPECTÉS Parmi les pétitionnaires, on trouve la directrice d'un grand musée de province ou le responsable d'un lieu phare de l'art contemporain. Mais surtout la liste montre que c'est un terreau de l'histoire de l'art et des musées en France qui part en guerre. Beaucoup de noms respectés figurent parmi les 320 historiens d'art signataires et les 140 conservateurs de musées qui exercent en province. Des signataires s'inquiètent : "J'ai signé la pétition par conviction, écrit l'un d'eux, mais je m'en repens. Je risque, en tant que directeur d'établissement, de me voir me reprocher d'enfreindre mon devoir de réserve. Est-il possible de se rétracter ?" Un autre dit au contraire ne pas craindre "de représailles particulières". Quatre-vingt-cinq signataires viennent de l'étranger dont une douzaine des Etats-Unis. Un Russe indique que "beaucoup de conservateurs russes partagent votre opinion, malheureusement ils sont plus prudents, les jugements indépendants n'étant pas acceptés, ni à l'Ermitage, ni au Musée Pouchkine". Une trentaine viennent du Brésil, dont Jorge Coli, professeur à l'Universidae Estadual de Campinas, à Sao Paulo, qui s'explique : "Le regrettable exemple venu du plus prestigieux musée du monde aura, sans aucun doute, des retombées nuisibles sur le comportement de nombreuses institutions dans tous les pays." Cachin, Clair et Recht citent aussi dans leur pétition Philippe de Montebello, directeur du prestigieux Metropolitan Museum de New York, qui, dès 2003, avait "lancé un avertissement sévère sur la commercialisation effrénée du patrimoine public, en particulier par le système des "loan fees" (prêts payants) d'oeuvres et la tendance de certains musées à s'orienter vers les "marchés culturels" et les "parcs de loisirs". Car au-delà du Louvre, c'est la tendance des gros musées à se mondialiser qui inquiète. Henri Loyrette, le patron du Louvre a reçu l'appui de Jack Lang, l'ancien ministre socialiste de la culture, dans Libération du 6-7 janvier. Ce qui ne convainc pas Didier Rykner : "Les musées deviennent des stocks d'actifs que l'on peut gérer comme on veut. Prêter des oeuvres, c'est indispensable pour faire progresser les connaissances. Mais ces mouvements-là n'ont aucun caractère scientifique. Ce sont des décisions d'administrateurs."