Une grande fondation pour l'art contemporain à Paris : François Pinault a renoncé en mai 2005 à créer la sienne sur l'île Seguin ; Bernard Arnault, son grand rival dans l'industrie du luxe et l'acquisition d'art, semble en passe de réaliser la sienne dans le bois de Boulogne. La presse est conviée, lundi 2 octobre, à une mystérieuse conférence de presse au siège du groupe LVMH, avenue Montaigne, dans le 16e arrondissement de Paris. Selon nos informations, le PDG du groupe de luxe et grand collectionneur d'art, entouré par rien de moins que le ministre de la culture, Renaud Donnedieu de Vabres, et le maire de Paris, Bertrand Delanoë, devrait annoncer la création d'une ambitieuse "Fondation Louis-Vuitton pour la création". Celle-ci prendrait place dans le Jardin d'acclimatation du bois de Boulogne, dans un bâtiment imaginé par le prestigieux architecte américain Frank Gehry, l'auteur du musée Guggenheim de Bilbao. Des informations déjà révélées par Le Monde (le 19 juillet 2005), mais non confirmées par LVMH à l'époque. La direction de cette nouvelle vitrine de l'art contemporain devrait être confiée à Suzanne Pagé. Celle-ci doit quitter à la fin de l'année la direction du Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Hasard du calendrier ? Quelques heures après sa prestation chez LVMH, le ministre de la culture remettra à Mme Pagé les insignes de commandeur dans l'ordre des Arts et Lettres. Avant, le lendemain, de décerner à l'architecte Frank Gehry celles de chevalier de la Légion d'honneur. Si la Fondation Arnault suscite autant d'enthousiasme que l'abandon du projet Pinault sur l'île Seguin avait provoqué de déception, l'annonce de lundi promet de créer un bel événement. Les milieux culturels de toute obédience avaient sévèrement fustigé l'Etat et la Ville de Paris pour n'avoir pas réussi à garder en France la Fondation Pinault, partie s'installer au Palazzo Grassi de Venise en raison, selon M. Pinault, des délais trop longs et des obstacles administratifs rencontrés sur l'île Seguin. C'est pourtant dans ce premier projet et dans la concurrence sans relâche entre M. Arnault et M. Pinault que la Fondation Louis-Vuitton trouve sa genèse. Confronté à l'accélération du projet de Fondation Pinault sur l'île Seguin, Bernard Arnault avait chargé son équipe, dès le printemps 2004, de réfléchir à la possibilité d'implanter son propre équipement dans le Jardin d'acclimatation pour accueillir ses collections personnelles et des expositions temporaires. Ce parc de 20 hectares, à la lisière nord du bois de Boulogne, est la propriété de la Ville de Paris, d'où la présence de M. Delanoë au siège de LVMH lundi. Mais la gestion du jardin est tombée dans l'escarcelle de M. Arnault en 1984, lorsque celui-ci a racheté l'empire Boussac. Sa concession a été renouvelée pour vingt ans en 1995. Le Jardin d'acclimatation accueille aujourd'hui les familles autour d'un mélange de ferme pédagogique et de manèges, de théâtre et de poney club, de restaurants et de bacs à sable. Mais malgré les efforts accomplis depuis dix ans, la fréquentation baisse. Les nombreux bâtiments se dégradent, le Musée national des arts et traditions populaires (ATP) a fermé, le bowling est désaffecté. C'est à l'emplacement de ce dernier que pourrait être édifié le bâtiment de Frank Gehry pour la fondation. Qu'y verra-t-on ? La collection de Bernard Arnault n'est, de l'avis des spécialistes, pas aussi consistante que celle de François Pinault, même si le siège de LVMH et l'espace Louis-Vuitton des Champs-Elysées présentent de beaux spécimens d'art contemporain (Yves Klein, Matthew Barney, Doug Aitken...). M. Arnault, dont le premier achat important fut un tableau de Monet, acquis à New York au début des années 1980, admet avoir mis vingt ans pour passer de l'impressionnisme à un art plus contemporain. Ainsi, en novembre 2001, il achète chez Sotheby's, à New York, un tableau abstrait géométrique, Bleu, blanc et rouge, de l'Américain Ellsworth Kelly, pour la somme record de 1,43 million de dollars. On lui prête en mai 2004 l'achat, pour 2,1 millions de dollars, de La Ballade de Trotski, un cheval empaillé et suspendu au plafond par la vedette italienne Maurizio Cattelan. Les mauvaises langues prétendent que pour faire grimper l'enchère, un employé rusé de la maison de vente a glissé à qui de droit que François Pinault s'intéressait à l'oeuvre. Car la rivalité des deux hommes d'affaires français est en passe de devenir légendaire et de rejoindre au panthéon du marché de l'art celle qui jadis opposa les armateurs grecs Niarchos et Onassis, pour le plus grand bonheur des marchands de tout poil. Ainsi, après que François Pinault eut acquis la maison de vente Christie's en 1998, Bernard Arnault réplique en achetant le troisième couteau des maisons de vente, Phillips. Et place a sa tête un génie des enchères, le Suisse Simon de Pury. Lequel réussit à dépasser Christie's sur le chiffre d'affaires du très convoité marché de la peinture impressionniste et moderne. Suit une prise de participation dans le site Internet de cotation Artprice.com, le rachat de l'étude du commissaire-priseur Tajan et de la revue Connaissance des arts. Mais les ventes de prestige coûtent parfois plus qu'elles ne rapportent. Phillips abuse du système des garanties, qui assure au vendeur un revenu plancher. Les frais énormes ont fini par peser sur les comptes du groupe. A partir de 2002, Bernard Arnault se désengage donc progressivement de toutes ses activités liées au marché de l'art. Pendant ce temps, Christie's caracole en tête des ventes, et François Pinault, renonçant à l'île Seguin, montre, au printemps 2006, le dixième de sa collection, considérée par les spécialistes comme une des dix meilleures du monde en art contemporain, au Palazzo Grassi (Le Monde du 29 avril). Un nouveau volet doit y être inauguré en novembre, et la collection d'art vidéo de M. Pinault doit être exposée en 2008 à Lille. Bernard Arnault, lui, s'était, ces dernières années, fait discret. Il disait préférer se livrer au mécénat. Depuis 1990, LVMH agit dans le domaine culturel et patrimonial en contribuant à la restauration de monuments (l'Opéra, les jardins du Palais-Royal, sept salles du château de Versailles) et au financement de grandes expositions : "Notre engagement est dans le mécénat, disait-il. Mais la fondation est possible, si une opportunité se présente. C'est un projet que l'on caresse depuis une dizaine d'années. Si on fait quelque chose, ce doit être dans la ligne de ce qu'on a déjà entrepris, en particulier au niveau architectural." C'est en passe d'être fait. Le nouveau bâtiment sera relativement modeste, 6 000 m2 de planchers. "Mais, dit un collaborateur proche de Bernard Arnault, à vouloir construire trop grand, on finit par ne rien faire du tout..." Une allusion transparente à l'échec du rêve de François Pinault pour l'île Seguin, qui démontre, si besoin était, que la vieille rivalité a encore de beaux jours devant elle.