François Pinault, vous inaugurez samedi 29 avril au Palazzo Grassi, à Venise, sous le titre "où allons nous?"une exposition de près de 200 uvres de votre collection, partie d'un ensemble qui en compte environ 2 000. est-ce que la sélection est représentative de la collection ? 222 uvres très exactement, soit, en effet, à peu près un dixième de ma collection. Mais ce qui m'importe, pour cette première exposition, c'est bien qu'un choix cohérent et responsable ait été fait dans cet ensemble et non pas un échantillonnage mécanique de la totalité des ressources et des artistes qui y figurent. J'ai confié ce choix à Alison Gingeras. Le choix qu'elle a fait se situe au croisement de mon regard, quand j'ai choisi ces uvres, et du sien, quand elle en a sélectionné certaines plutôt que d'autres. Cet exercice est, par la force des choses, arbitraire mais il n'en a pas moins un sens. C'est une sorte de "portrait possible" de la collection que cette sélection dresse. Un portrait où se révèle la coexistence des deux grands courants artistiques dont elle témoigne : celui qui rassemble des uvres qui tendent au moins pour en dire plus et celui dont relèvent des uvres qui, de façon percutante, s'emparent de toutes les productions visuelles, de tous les signes du monde contemporain pour faire la critique, pour les détourner, pour en quelque sorte refaire le vide. Ce choix prend bien évidemment en compte les contraintes topographiques et physiques particulières du Palazzo Grassi et de Venise, ce qui en exclue certaines oeuvres ou trop grandes, ou trop lourdes. D'autres expositions, à Venise et ailleurs, et donc d'autres choix, aborderont tous les autres pans de la collection. "Where are we going" est la première étape d'une longue et passionnante promenade dans l'art de notre temps. Qu'est ce que les artistes vous apprennent sur la condition humaine ? Ils nous en apprennent - ou plus exactement nous en rappellent - " l'éclat et la fragilité ". J'ai été très frappé en examinant le choix d'Alison Gingeras par le fait que beaucoup des uvres ainsi rassemblées étaient graves, empreintes de gravité et que, sans le vouloir délibérément, j'avais patiemment collectionné des oeuvres dont beaucoup constituent des "vanités" d'aujourd'hui. Dans votre première réponse, le mot "choix" revient six fois, sans compter les synonymes. Collectionner, c'est choisir ? Evidemment ! C'est ne pas acheter. Autrement vous empilez des uvres, ça devient une maladie. Choisir quand vous êtes convaincu, quand vous ressentez une émotion, un choc, quelque chose qui vibre. Il faut savoir aussi à ce moment-là plonger. Ce sont des choix. Comment ? C'est une sensation ? Oui, bien sur. Le regard se forme, c'est un travail personnel, qui ne se déclenche pas comme ça. La première fois que je suis allé dans un musée... C'est un travail de longue haleine et de longues années, mais en même temps c'est un choc, ça vous prend le cur, les tripes. Cela peut être répulsif, ou attractif. Les deux d'ailleurs, souvent. C'est bon signe, ça. Les choses trop aimables, trop facilement accessibles, trop lisibles, il faut s'en méfier beaucoup. C'est vrai aussi des artistes que vous rencontrez ? Je me méfie aussi des artistes sympathiques : il y a leur création, et eux. Ils peuvent être durs, à la limite de l'antipathie, et faire des choses extraordinaires. Richard Serra, par exemple, il est sympathique quand il a envie, ce qui est rare. Ses périodes d'amabilité sont assez courtes, il y a une espèce de violence qui se dégage, d'agression, d'énergie... Mais Jeff Koons est l'homme le mieux élevé du monde. C'est l'homme le mieux élevé, le plus poli, plus sociable du monde. Mais c'est aussi un grand artiste. Il faut se méfier de cela également. Il sait concilier les deux. Comme d'autres avant lui, Warhol, par exemple. C'est Koons qui vous a fait sauter le pas du minimalisme que vous aimez vers une forme d'art plus proche du Pop ? Il a été un de ceux là, sûrement. La lecture de son uvre m'a rapproché de ce type d'art. J'aime bien l'idée d'être placé aux antipodes. M'enfermer dans une chapelle, une pensée unique de l'art, je n'aime pas ça. Par nature et parce que je ne suis pas de ceux qui pensent qu'il a raison sur tout. Même s'il y a des jours où ça m'arrive ! Quant à Richard Serra, ses créations m'ont depuis toujours fasciné. Il est incontestablement l'un des plus grands artistes de notre temps. Son travail traduit admirablement la cohabitation de la force et de la fragilité dans un même espace où tout repose sur un subtil équilibre. Je l'ai rencontré au début des années 1990. D'entrée de jeu j'étais impressionné par la puissance que dégageait cet homme. C'est un artiste extrêmement concentré, entièrement dévoué à son art et imprégné d'une énergie extraordinaire qui refuse toute forme de dispersion et de compromis. "Force et fragilité". "Des uvres qui tendent au moins pour en dire plus", mais aussi celles qui "s'emparent de toutes les productions visuelles, pour les détourner, pour en quelque sorte refaire le vide ". Dans tous les cas, il y a une tension. C'est cela qui vous attire ? Absolument. Est-ce qu'il y a art sans tension ? C'est aussi ce que vous dites de la condition humaine, à la fois un éclat, et une fragilité. Oui. Une espèce de force, et puis pfft, c'est fini. Comme une sculpture de Serra, imposante, et on enlève un petit truc, tout cela s'effondre. Je n'ai pas la réponse à "Where are we going ? " C'est plus complexe que ça ! Mais c'est quand même une réponse, oui... C'est côté insignifiant et dérisoire des choses, qu'on a tendance tous à oublier, et heureusement. Mais c'est quand même comme ça. Les artistes jouent donc le rôle de l'esclave dans les triomphes des généraux de la Rome antique : leur rappeler qu'ils sont mortels ? Exactement. Si on a tendance à l'oublier, ils nous le rappellent. Comment êtes-vous passé de l'art moderne à l'art contemporain? Naturellement. La pire des choses c'est d'être immobile et de ne pas évoluer. Il y a pire encore, c'est d'être monolithique et sans nuance. Le goût, la curiosité, l'intelligence doivent sans cesse guider la disponibilité du collectionneur vers de nouveaux rivages, vers de nouvelles expériences, sous peine qu'il devienne intégriste. Pour ma part, je n'accepte aucune tyrannie du goût. Vous avez aussi un dédain marqué pour l'immobilisme... Oui. La vie est mouvement. Le jour où le mouvement s'arrête, c'est la mort. J'aime les remises en cause. Vous êtes anarchiste ? Mon ami Alain Minc dit de moi que je suis un anti-bourgeois. Sans doute a t-il raison. C'est lié a ma jeunesse, à des humiliations de jeunesse. Mais je n'ai jamais aimé les gens installés dans leurs certitudes, leur confort, convaincus qu'ils ont raison parce que leurs idées sont les bonnes, qu'ils sont au bon endroit parce que c'est là qu'il faut être, et puis qui ont un certain dédain ou mépris pour les autres. J'aime bien les remises en cause, parce que c'est le seul moyen que je connaisse pour progresser. Autrement, on s'installe dans la torpeur, le contentement de soi, et puis voilà, c'est fini. Sauf qu'en montrant enfin un partie de la collection, vous affirmez un certain nombre de positions. Oui, mais elles seront remises en cause au fil des années, s'il me reste des années. L'aventure n'est pas finie... Et l'importance que revêt pour vous cette façon particulière qu'ont les artistes de voir le monde? C'est leur hypersensibilité, leur capacité à capter la période dans laquelle on vit qui est plus développée que la notre. La lecture de leurs uvres permet quelquefois d'anticiper ce qui va nous arriver. Donc vous leur faite plus confiance qu'à un journaliste ? Faut-il faire confiance à un journaliste? Ca note tout, si j'en crois mon ami Franz-Olivier Giesbert. Vous n'allez pas écrire tout ça ? Et pourquoi pas, puisque de toutes façons personne ne me croira? Certaines uvres ont figuré dans l'exposition Face à l'Histoire au Centre Pompidou en 1996. Est-ce leur aspect politique qui vous intéresse ? J'aime les uvres qui ne sont pas indifférentes au monde et qui ne laissent pas indifférent. Quand une uvre s'empare de l'histoire, ou s'immerge dans l'histoire, quand elle témoigne ou qu'elle milite, elle suscite dans le regard de celui qui la croise une résonance très forte. L'art, même s'il constitue une production autonome qu'on ne peut réduire aux considérations du social, du politique, du culturel ... est cependant profondément enraciné dans ces réalités. Il appartient à l'histoire et pourtant la dépasse. Les artistes vous empêchent de vous enfermer dans le confort établi. Ils vous obligent à vous interroger. C'est en cela qu'ils ont une grande importance. Nos hommes politiques devraient s'imprégner de création contemporaine pour justement ne pas s'assoupir. Et savoir remettre en cause les schémas de la société et en imaginer d'autres. Ce qui n'est pas simple, mais c'est leur boulot. Vous connaissez artistes, et des hommes politiques. Quelle est la principale différence ? Oh, il y a d'un côté des angoissés, des gens qui s'interrogent, qui se réveillent tous les matins avec leurs doutes, leurs inquiétudes, et puis de l'autre des gens peut être plus installés, plus sûr d'eux-mêmes, et plus confiants dans leur capacité à changer le monde. Les artistes ont une capacité à anticiper les choses. Ce qui est le rôle des hommes politiques et ce qui leur manque quelquefois. Même si ce n'est pas facile, je le sais. Mais les artistes ont plus cette capacité, même s'ils le traduisent avec imprécision, parce que ce n'est pas à eux de deviner la société de demain, mais ils tirent quand même la sonnette d'alarme. Ils savent faire ça. Le Palazzo Grassi est beau, mais Venise peut faire l'effet d'un cimetière d'éléphants... Vous avez tort. Le Palazzo Grassi est en effet beau. Réaménagé par Tadao Ando, il est encore plus beau. La vie qu'on y suscitera, c'est celle du génie des artistes. C'est celle aussi de l'intensité du regard du public. Quand dans un lieu, il y a des oeuvres, des artistes, de l'intelligence, de la passion, du désir, on n'y est pas, comme vous le dites, dans "un cimetière d'éléphants". Les uvres sont des chairs vivantes et non des reliques mortes. Quels sont vos projets pour la Pointe de la Douane ? La Pointe de la Douane appartient à l'Etat italien qui souhaite confier ce bâtiment à la Ville de Venise. Le Maire de Venise a fait savoir qu'il favoriserait la création, sur ce site, d'un centre d'art contemporain. Il m'a interrogé sur l'intérêt que je pourrais marquer à la promotion de ce projet. Je lui ai répondu que je pourrais être partant. Au point actuel du dossier, c'est donc aux autorités publiques italiennes à me dire qu'on peut y aller. Moi, je suis prêt à démarrer. Et à part moi, qu'est ce qui vous fait rire? J'aime rire et je dois dire que la vie m'en donne souvent l'occasion. Il y a un an, certains prétendaient, et écrivaient même, que ma collection n'existait pas. Qu'ils aillent à Grassi, ils en auront un formidable avant-goût !