Dans l'immensité éblouissante du détroit de Messine, personne ne la remarque. Mais pour les habitants de Cannicati, extension balnéaire de Villa San Giovanni en Calabre, cette statue plutôt kitsch d'un pêcheur aux pantalons retroussés qui montre l'horizon, dédiée aux pêcheurs d'espadons, c'est tout un symbole. Celui de la culture de ce détroit imprégné de mythologie, la « mer violette » d'Homère, gardé depuis des millénaires par le rocher de Scylla, côté calabrais, et le gouffre de Charybde, côté sicilien, et traversé par thons et baleines. Or, bientôt, à l'emplacement de la statue - et de dizaines de milliers de mètres carrés de terrain -, un énorme pylône de béton devrait s'élever à 380 mètres de haut. En face, son jumeau s'enfoncera au cur de Ganziri, le petit port sicilien près de Messine. Entre les deux, courra sur 3,3 kilomètres le pont suspendu le plus long du monde, projet pharaonique lancé par, Silvio Berlusconi pour devenir le « détonateur » de l'économie du sud. Coût prévu : 5 à 6 milliards d'euros. Relier la Sicile au continent ? Un fantasme récurrent. L'ingénieur Alfredo Cottrau, dès 1866, n'avait-il pas suggéré au gouvernement de cultiver en travers du détroit un banc de moules géant qui en cinquante ans constituerait l'assise naturelle d'un pont ? Le projet berlusconien a beau promettre 40 000 emplois nouveaux et une ruée touristique, à la fin des travaux en 2012, il est loin de faire l'unanimité, y compris à Messine, lanterne rouge pour la qualité de la vie et qui aurait bien besoin d'un nouvel élan. « J'ai d'abord été favorable, mais ce sera un gouffre financier, explique l'économiste Guido Signorino. Ils parlent d'ajouter des liaisons ferroviaires et autoroutières, je reste sceptique : l'autoroute Salerne-Reggio est un chaos en travaux permanents, la Messine-Palerme inachevée depuis trente ans et les trains toujours à voie unique; Ce sera un pont entre deux déserts. » « C'est un attentat contre la beauté !, renchérit le Calabrais Franco Macri. Heureusement, si la gauche gagne, ils feront tout pour l'enterrer. » Et ce professeur, actif dans les mouvements de protection de l'environnement, de confesser que, pour une fois, il espère dans la « nonchalance administrative du Mezzogiorno » qui tue tout projet. « D'autant, dit-il, que construire dans une zone sismique qui a été ravagée en 1908 par un tremblement de terre effroyable est irréaliste. Pour ne rien dire des villages entiers qui seront rayés de la carte. » Le seul consensus enthousiaste, c'est celui de la Cosa Nostra sicilienne et de la'Ndrangheta calabraise : elles sont prêtes. La guerre pour le contrôle des territoires de Villa San Giovanni, entre clans rivaux de la'Ndrangheta (100 morts) a coïncidé, au milieu des années 1980, avec la relance du projet par le socialiste Bettino Craxi. Depuis, la Mafia calabraise attend les juteuses « expropriations » à venir. Autant ne pas la contrarier. Il y a deux ans, le maire de Villa San Giovanni, Rocco Cassone, opposé au pont, avait reçu cinq balles dans une enveloppe : « Une pour toi, ta femme et tes trois enfants. » Pas qualifiée pour les techniques de construction sophistiquées qui seront employées, la criminalité pourrait se contenter des à-côtés. En dépit des sévères contrôles antimafîeux qui seront pratiqués sur les entreprises (Messine, une première, a même créé un poste « d'assesseur à la légalité »), il restera les miettes royales de la fabrique de sable, du transport de détritus, de l'approvisionnement des chantiers... Immiscée depuis longtemps dans le cycle du béton, via les appels d'offres et les sous-traitances, moins voyantes, la'Ndrangheta n'est-elle pas parvenue à contrôler, comme l'a prouvé l'enquête « Tambour » en 2003, l'autoroute Salerne-Reggio ? Six clans avaient formé un cartel, lequel touchait 3 du prix des travaux lorsque l'autoroute traversait son territoire. Il y a trois ans, des écoutes ont permis d'intervenir au moment où la Mafia canadienne du boss Vito Rizzuti tentait « d'investir » dans le projet via ses honorables correspondants siciliens. A défaut d'être le « détonateur économique » de la région, le pont sera-t-il celui d'une guerre de mafias ? Peu le croient. « A Messine, explique un spécialiste des carabiniers (ROS), Cosa Nostra n'était pas organisée jusque dans les années 1980. La'Ndrangheta a toujours la main dans la région. Et puis les deux chefs historiques, aujourd'hui en prison, avaient fait alliance. Durant sa cavale, Toto Riina, le parrain sicilien, avait été l'hôte du Calabrais, Giuseppe Morabito dit "Tira dritto" (« tire au but ») dans son fief de l'Aspromonte. » Et le professeur Macri d'ironiser: « Les mafieux deviennent plus raisonnables que les politiciens qui se déchirent en tentant d'utiliser ce pont à leur avantage. Eux s'en tiennent au vieux précepte : "La pignata av'a bughiri pi tutti" (la marmite doit bouillir pour tous)... » .
Entre Charybde et Scylla, un pont d'or pour la Mafia
A proposed bridge project in the Strait of Messina, connecting Sicily to the Italian mainland, has sparked controversy. The project, which includes a 380-meter-high pylone and a 3.3-kilometer-long suspension bridge, is expected to cost between 5 and 6 billion euros. The project has been met with skepticism, with some arguing that it will be a financial burden and will not benefit the local community. Others have expressed concerns about the environmental impact and the potential for organized crime to infiltrate the construction process. The project has been linked to the Mafia, with some speculating that it will be used as a means for organized crime groups to exert control over the region. The project's proponents argue that it will create jobs and stimulate tourism, but critics argue that it will not address the underlying issues of poverty and corruption in the region.
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