Entre Londres, Jérusalem, New York, le tribunal correctionnel de Paris a navigué, vendredi 3 mars, dans les méandres du marché des livres et manuscrits rares. Il était question de "trésors", de patrimoine séculaire, exceptionnel, mais surtout de compte bancaire au Luxembourg, de certificat d'exportation manipulé, de vente aux enchères, de réseaux internationaux et, au final, de centaines de milliers de dollars échangés discrètement. Au coeur des débats figurait Michel Garel, 58 ans, conservateur en chef de la Bibliothèque nationale de France (BNF), poursuivi pour le vol et la dégradation d'un de ces précieux manuscrits, appelé Hébreu 52 ou H52. Le fonctionnaire, qui avait la responsabilité des quelque 1 500 manuscrits du fonds hébraïque, avait été interpellé dans son bureau de la BNF le 29 juillet 2004, provoquant un "séisme" au sein de l'institution, selon les termes utilisés à l'audience par son président, Jean-Noël Jeanneney. Diplômé en latin et grec, en hébreu, en lettres classiques, conservateur depuis 1979, M. Garel est présenté comme un des meilleurs spécialistes internationaux des manuscrits hébraïques. A la barre, l'homme, les cheveux grisonnants, veste verte sur pull bleu, pantalon en velours, en conserve toute l'autorité, contestant le travail d'un greffier, posant une question au procureur, masquant à peine son exaspération lorsqu'un magistrat confond un "imprimé" et un "manuscrit". L'argumentaire de M. Garel a vacillé, pourtant, face aux indices accumulés contre lui après des années d'enquête de la brigade de répression du banditisme. Grâce au témoignage spontané d'un universitaire israélien, les policiers ont retrouvé la trace du H52 : il a été acheté en mai 2000, lors d'une vente aux enchères chez Christie's à New York, pour 300 000 dollars. Le manuscrit a été modifié, sa taille, en particulier, a été réduite afin de rendre plus difficile toute identification - des "mutilations" irréversibles, rappelle la présidente du tribunal, Anne-Marie Beauguion. Mais l'universitaire ne s'est pas laissé tromper et a averti les enquêteurs de sa découverte. Ceux-ci ont alors interrogé l'homme qui a vendu le manuscrit, Daniel Sofer. Ce collectionneur anglais leur a déclaré avoir acheté l'ouvrage à M. Garel pour "80 000 à 100 000 dollars". Dans un "scénario à la Da Vinci Code", selon les mots du procureur, il a aussi affirmé que M. Garel prétendait sortir le manuscrit d'une "bibliothèque secrète". Les policiers ont remonté le fil, convaincus que l'auteur des vols avait une maîtrise parfaite de l'hébreu et pouvait circuler librement dans la bibliothèque. "UN MONDE DE DONNANT-DONNANT" Michel Garel, qui présentait ces caractéristiques, se retrouve à une autre étape décisive de l'enquête : c'est lui qui s'est adressé au responsable d'une galerie parisienne afin qu'il demande à sa place un certificat d'exportation pour le manuscrit. Certificat pour lequel M. Garel a ensuite donné un avis favorable en tant que conservateur. Devant la cour, M. Garel a reconnu avoir effectué cette dernière démarche. Mais il s'agissait juste de rendre service à un des mécènes de la BNF, le banquier Edmond Safra, mort depuis. "Nous sommes dans un monde de donnant-donnant et M. Safra avait donné 1 million de francs pour une exposition et avait financé un livre que j'avais publié à la BNF", a expliqué le conservateur. A la même époque, les enquêteurs ont constaté des virements importants sur le compte ouvert par M. Garel au Luxembourg : quelque 700 000 dollars versés entre 1994 et 1999 qui lui ont permis d'acheter avec son épouse un appartement de 145 m2 dans Paris. Une somme que le conservateur prétend avoir touchée après la vente de sa collection personnelle de livres imprimés. Stigmatisant le caractère "insupportable" du vol et de la dégradation du H52, le procureur, Sandrine Guillon, a requis contre Michel Garel une peine de deux ans d'emprisonnement avec sursis, 80 000 euros d'amende et l'interdiction d'exercer toute fonction publique pendant cinq ans. Elle a aussi demandé une peine de six mois de prison avec sursis et 30 000 euros d'amende contre son épouse, Anne Boud'hors, poursuivie pour recel. Les parties civiles ont réclamé 500 000 euros de dommages et intérêts pour compenser la perte du H52. Le reste du dossier des vols de la BNF a, lui, sombré dans l'oubli : les conditions dans lesquelles plus d'une centaine de manuscrits ou imprimés ont été subtilisés, intégralement ou partiellement, dans les années 1990 demeurent mystérieuses. Le jugement a été mis en délibéré au vendredi 10 mars.
Un conservateur de la Bibliothèque nationale de France devant le tribunal
The Paris Court of Appeals has navigated the complexities of the rare book and manuscript market, focusing on "treasures," patrimony, and exceptional value, but also on a bank account in Luxembourg, a manipulated export certificate, auction sales, international networks, and the exchange of hundreds of thousands of dollars. The case centered on Michel Garel, 58, chief conservator of the Bibliothèque nationale de France (BNF), accused of theft and degradation of a rare manuscript, Hébreu 52 or H52. Garel, a specialist in international Hebrew manuscripts, had been questioned in his BNF office on July 29, 2004, causing a "seismic" impact on the institution. The prosecution presented evidence of Garel's expertise in Hebrew and his ability to move freely within the library. Garel acknowledged that he had requested a certificate of export for the manuscript, which he had previously given a favorable opinion on as a conservator.
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