Figure du petit monde des livres, Paul Destribats est fier que Beaubourg ait acheté, grâce au mécénat de Lagardère, son ensemble de revues et périodiques sur les avant-gardes artistiques des XIXe et XXe. Entre ses mains, une longue liste établie selon les préceptes minutieux de la bibliophilie «un périodique, cela se spécifie par un titre et un numéro» dans laquelle le visiteur de «La Révolution surréaliste» ou de «Dada !» à Beaubourg, de l'exposition Picabia au Musée national d'art moderne de la Ville de Paris, peut reconnaître nombre des titres entrouverts dans les savantes vitrines. La commission dite des trésors nationaux a voté, par deux fois, à l'unanimité de ses 12 voix pour acquérir cette montagne de revues qui débusquent l'esprit chercheur en ses circonvolutions créatrices. La Vague, 1886, au complet sur japon, avec les bonnes feuilles de Rimbaud avant la publication d'Une saison en enfer. La Rue de Jules Vallès et Le Père Duchène qui témoignent de la Commune, avant et pendant. L'Escarmouche, 1893-94, avec les lithographies de Toulouse-Lautrec. L'Imagier, 1893-96, pour Alfred Jarry et la redécouverte de l'imagerie populaire (planches faites dans les imprimeries spéciales des images d'Epinal). Mais aussi Der Sturm (La Tempête ou L'Orage), 404 numéros, complet sauf les trois derniers détruits par les nazis dans les années 1932-33 sur le bûcher de «l'art dégénéré». Les grandes revues surréalistes, comme Littératures que la vente André Breton a mises sous les feux de la rampe. Les revues russes, Lef 1 à 7, Moscou, 1923-24, sous la direction de Maïakovski, puis Novi Lef, 1927-28, les débuts du stalinisme, et encore Yugo Lev, Odessa, 1924, qui raconte l'effervescence des jeunes en province. Des revues roumaines des années 1920 à 1940, à la fameuse Removedor, Montevideo, 1945 à 1953, la revue de Torres-Garcia au complet... On n'en est encore qu'au n468 de l'inventaire ! «Cet ensemble est orienté vers ce qui est révolutionnaire, contestataire», explique ce fou de livres, tout heureux d'avoir débattu de son sujet pendant les longs mois de cette marche administrative. Un peu ébaudi, toutefois, de la complexité de l'administration aux règles et tutelles quasi impériales, notre exception culturelle française. Une fois la liste établie (998 titres auxquels Paul Destribats a ajouté sa collection des Temps modernes pour faire un chiffre rond), de nombreux va-et-vient entre la Direction des musées de France, Bercy la comptable et Lagardère le mécène ont abouti en décembre à «un contrat de quatre pages et une annexe de 46 feuillets, soit trois fois 50 signatures à collecter avant la clôture de l'exercice 2005». Dernier round pour les nerfs d'un amateur. Valérie Duponchelle GRANDE CARRURE, dans les deux acceptions du terme, crinière argentée et oeil bien bleu, Paul Destribats est une silhouette familière des ventes de livres, ces petits théâtres discrets où les amateurs discutent entre soi et écrasent la mode de tout leur savoir, souvent phénoménal. Il y a du colosse chez ce collectionneur au nom de pêcheur basque (littéralement «des trois vagues» ou «des trois marées»), autodidacte qui a choisi de pister les livres, voilà trente-cinq ans, parce que «les tableaux qui le faisaient rêver, un Contraste de formes de Léger et un Braque cubiste, lui étaient inaccessibles». Aujourd'hui, sa bibliothèque n'est pas à vendre. Mais cet homme d'action, impulsif et têtu comme un amoureux de roman, est fier de voir sa collection de revues et périodiques sur les avant-gardes artistiques des XIXe et XXe entrer au musée par la voie royale du mécénat (3,8 M que le groupe Lagardère a pu ainsi financer grâce aux dispositions de la loi Aillagon). Près de 1 000 titres qui tissent à partir de 1909 les liens étroits entre poésie et arts plastiques, sans oublier les précurseurs du XIXe (Le Salut public de Baudelaire a influencé Rimbaud, puis les Surréalistes). Somme monumentale qui se chiffre par milliers d'exemplaires (certains titres ont 200 numéros !) et couvre une aire géographique vaste comme la planète des lettrés et des intellectuels de ce XXe naissant et bouillonnant. Réunion digne d'une thèse d'Etat, sans cesse enrichie d'un nouveau chapitre, et que le collectionneur connaît dans le détail, comme un châtelain son château aux mille et une pièces. «Une ou plusieurs fois par semaine, je faisais une découverte. A partir de 900 titres, je dénichais un inédit tous les six mois et mon intérêt faiblissait, n'étant plus alimenté par le plaisir de trouver», confie Paul Destribats pour expliquer la vente de son oeuvre à l'Etat français (publication de cette proposition d'achat au Journal officiel du 26 juin 2005).
Marché de l'art. Le Centre Pompidou s'enrichit du fonds Destribats
The French artist and collector Paul Destribats is proud that the Centre Pompidou has acquired his collection of magazines and periodicals on avant-garde art from the 19th and 20th centuries, thanks to the patronage of Lagardère. The collection includes a long list of titles, established according to the meticulous principles of bibliophilia, including a specific title and number. The commission of national treasures voted unanimously, with 12 votes, to acquire this mountain of magazines that reveal the creative spirit of researchers in its twists and turns. The Vague, 1886, complete on Japanese paper, with Rimbaud's unpublished pages before the publication of Une saison en enfer. The Rue de Jules Vallès and Le Père Duchène, which testify to the Commune, before and during. The Escarmouche, 1893-94, with Toulouse-Lautrec's lithographs.
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