La rentrée culturelle 2006 risque d'être chaude pour le ministre de la culture et de la communication. Chaude et compliquée. Renaud Donnedieu de Vabres a en effet été mis à mal dans deux dossiers qui ont animé les derniers jours de décembre. Et qui vont occuper son début d'année. Il avait assuré que la question du chômage des intermittents du spectacle serait résolue avant la fin 2005 ; cela n'a pas été le cas. Il était persuadé que son projet de loi relatif aux droits d'auteur sur Internet susciterait un consensus à l'Assemblée nationale; des députés UMP ont proposé, avec le groupe socialiste, une alternative radicale à la proposition ministérielle, avec pour conséquence le report à la fin janvier - au mieux - de l'examen de ce texte mal ficelé. Ces deux dossiers sont exemplaires des bouleversements qui agitent la planète culturelle. Au point de bousculer les clivages politiques. Jusqu'à quel point une collectivité peut-elle supporter le coût d'un nombre toujours croissant d'intermittents du spectacle? Comment rémunérer des créateurs dont les uvres - musiques, films, etc. - sont découvertes et consommées sur la Toile par des internautes imprégnés d'une culture du gratuit ? Ce sont deux questions de société auxquelles le ministère de la culture, sans être seul à décider, doit apporter sa réponse en 2006. Il y a fort à parier que la Rue de Valois préférera jouer sur un terrain plus favorable, celui qui vise à perpétuer la tradition d'une France bâtisseuse de grands équipements culturels. Le 23 juin, en effet, s'ouvrira à Paris le Musée national du quai Branly, dédié aux civilisations et aux arts africains, océaniens et amérindiens. Ce nouvel établissement fera beaucoup parler de lui. D'abord parce qu'il a déjà suscité de nombreuses polémiques et que son projet, « inédit » selon ses concepteurs, a pour ambition de marier esthétique et sciences humaines. Ensuite à cause de sa forme, confiée à deux célébrités : Jean Nouvel pour l'architecture du bâtiment et Gilles Clément pour le concept et le dessin du jardin. C'est enfin un pari politique : le Quai Branly a été voulu par Jacques Chirac, grand amateur d'art non occidentaux, qui ne manquera pas de citer cet établissement comme un exemple de coopération culturelle en direction des pays du Sud. Il sera temps de dire, au début de l'été, si ce pari tient ses promesses. Pour le moment, le climat est plutôt consensuel. Car les musées en France sont souvent cités en modèle à l'étranger. Aucun autre pays n'a autant construit, rénové, modernisé son parc muséal depuis vingt ans. Ce mouvement d'ampleur a démarré au début des années 1980, après l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République et la nomination de Jack Lang au ministère de la culture. Au-delà des musées, ce fut l'époque des « grands travaux" présidentiels : Institut du monde arabe, Opéra Bastille, Arche de La Défense, parc de La Vîllette, Grand Louvre, Bibliothèque nationale de France (BNF). Georges Pompidou avait montré la voie en lançant le Centre qui porte son nom tandis que Valéry Giscard d'Estaing avait suscité le Musée d'Orsay et la Cité des sciences et de l'industrie. En région, nombreux ont été les musées et centres culturels à bénéficier, ces deux dernières décennies, de bâtiments neufs ou de rénovations d'ampleur. Cet effort d'équipement massif, louable, nécessaire, a une contre-partie inquiétante. Car le fonctionnement de ces mastodontes, dont l'Etat a la charge, pèse de plus en plus lourd dans le budget du ministère de la culture. Ainsi les quatre principales vitrines - BNF, Opéra Bastille, Louvre, Centre Pompidou - consomment un quart des 2,6 milliards d'euros du budget culturel. Or ces machines sophistiquées réclament des équipages toujours plus nombreux et des moyens toujours plus grands. Tradition bâtisseuse Aussi M. Chirac, élu président en 1995, avait-il fait savoir qu'il ne comptait pas prolonger cette tradition bâtisseuse. En vain. Car après le Musée du quai Branly, d'autres équipements pointent. Un nouveau Centre des archives nationales - jugé indispensable tant celui existant dans le Marais est vétusté - est annoncé pour la fin 2008 à Pierrefitte (Seine-Saint-Denis). Le Musée national des arts et traditions populaires, rebaptisé Musée des civilisations de l'Europe et ' de la Méditerranée, a quitté Paris pour Marseille où doit s'élever son nouveau logement. Il y a encore la nouvelle salle de concert parisienne dont le premier ministre, Dominique de Ville-pin, a annoncé la construction. Si l'on ajoute l'entretien des monuments historiques, fort négligés depuis deux ou trois ans, et qui appellent des sommes considérables, le ministère de la culture est proche de l'asphyxie. Les blocages sont déjà là. Prenons la nef du Grand Palais. Il est navrant que la fermeture pour travaux de ce lieu phare de Paris ait duré douze ans. Et ce n'est pas fini. En plus des 101 millions d'euros dépensés pour consolider et rénover ce bel édifice de verre et de fer, il faudra encore beaucoup d'argent - et de temps - pour « équiper » la nef afin qu'elle retrouve sa fonction originelle : abriter des manifestations de toutes sortes au centre de Paris. Des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour reprocher à l'Etat sa « folie des grandeurs ». Au détriment de la création, du spectacle vivant, de l'éducation artistique, du patrimoine ordinaire, etc. Pourtant, ces équipements lourds remplissent leurs fonctions. L'Opéra de Paris est plein. Le Centre Pompidou ne désemplit pas. Le Louvre attire 6 millions de personnes par an. La BNF refuse du monde. Ces lieux vivent par ailleurs une profonde mutation pourgagner en efficacité et chasser le gaspillage : ils se gèrent de plus en plus comme des entreprises, ouvrent des filiales en région ou à l'étranger (le Louvre, le Centre Pompidou), multiplient leurs ressources propres et chassent le mécène. Et pourtant, ils seront toujours déficitaires et auront besoin des fonds de l'Etat. C'est le cas du château de Versailles, dont la galerie des Glaces est rénovée grâce à un financement privé, et qui ne sait plus comment accueillir ses trois millions de touristes par an. M. Donnedieu de Vabres a obtenu, pour 2006, un budget honnête pour gérer l'acquis historique du ministère. Mais bien léger pour répondre aux enjeux culturels qui ne cessent de s'élargir. Car la multiplication des établissements et leur gestion indiquent bien que la culture n'est plus seulement un « supplément d'âme » gérable en période de prospérité. La culture a acquis une dimension sociale, industrielle, touristique, technologique, qui dépasse largement le périmètre classique du ministère créé par André Malraux il y a près de cinquante ans et élargi par Jack Lang, vingt-cinq ans plus tard.