A Paris, sur le parvis de Notre-Dame, la file des touristes s'allonge. Pour visiter les tours de la cathédrale, il faut patienter quarante bonnes minutes le matin et près de deux heures et demie à la mi-journée. Toutes les dix minutes, vingt personnes sont autorisées à gravir l'escalier en colimaçon. En haut des tours, il n'est pas conseillé de s'attarder trop longtemps devant le panorama parisien. En bas, les touristes de toutes les nationalités s'impatientent au milieu des revendeurs à la sauvette. "On a déjà attendu plus d'une heure à la tour Eiffel...", regrette un couple belge avant de renoncer. En revanche, deux New-Yorkaises trouvent que "c'est une attente raisonnable" et que, de toute façon, "ça vaut le coup." Pour pénétrer à l'intérieur même de l'édifice, la file se transforme en un petit train continu, car l'entrée y est libre. De 10 à 12 millions de personnes s'y pressent chaque année. Ce ne sont pas tous de fervents catholiques. Pendant la messe, la visite autour du choeur est à peine interrompue. Les touristes continuent de photographier en rafales. Un amateur essaie de cadrer le plus précisément possible son épouse au premier plan, le prêtre derrière et la rosace au fond : un beau souvenir de Notre-Dame de Paris. En revanche, le murmure des prières est couvert par un bruit de fond permanent qui résonne sous les voûtes : le piétinement des visiteurs. "C'est un peu compliqué, reconnaît Mgr Paul Guiberteau, le chapelain de l'église. Notre-Dame n'est pas un musée, c'est un lieu de culte. Nous devons parfois faire respecter le calme réclamé par les fidèles." La présence d'une centaine d'entre eux, assis sur des chaises, dans la nef, ne perturbe pas trop les touristes : ils font partie du décor, et la messe est un bien beau spectacle... Cette confusion, ici entre la curiosité esthétique et la ferveur religieuse, aurait pu servir à illustrer le colloque que la Fondation de la Caixa a organisé, fin mai à Barcelone, avec le concours du philosophe et essayiste Yves Michaud. Le thème de cette rencontre portait justement sur les liens entre tourisme et culture. Les intervenants ont tous souligné que le tourisme, un des plus gros secteurs de l'économie mondiale (il est estimé à 213 milliards d'euros en 2003 pour l'Union européenne), touche désormais à tous les domaines. La culture - patrimoine et musées en tête - étant l'un de ses vecteurs de pointe. Mais aujourd'hui la culture déborde de ses frontières traditionnelles. Le tourisme suit le mouvement. L'histoire récente, l'industrie, le social, l'urbanisme et la littérature sont aussi explorés par les nouveaux touristes. Si, en France, les gros bataillons se portent toujours à Versailles, au Louvre, au Mont- Saint-Michel, au Centre Pompidou - hauts lieux culturels -, les "cités" de la Seine-Saint-Denis, les chantiers navals de Saint-Nazaire, le sentier de Stevenson dans les Cévennes, font aussi l'objet de "tours" spéciaux. A l'étranger, les pyramides du Caire ou le Tadj-Mahall d'Agra (Inde) restent plébiscités, mais les ghettos de Soweto, en Afrique du Sud, ou les cimetières de Belfast, en Irlande du Nord, sont présentés au cours de circuits organisés. On parle même de "tourisme solidaire" dans les pays du tiers-monde. Yves Michaud note que tourisme et culture sont désormais inséparables. Pour le meilleur et pour le pire.