On peut comprendre les arguments de François Pinault, renonçant à construire sa fondation d'art contemporain à la proue de l'île Seguin. On peut voir dans cette décision un faux-fuyant provoqué par les difficultés financières de l'homme d'affaires ou par son angoisse devant la fuite du temps. Une chose est certaine: on a rarement vu en France un tel fiasco culturel. Car cet abandon est une triple défaite. Pour la ville de Boulogne-Billancourt, pour François Pinault, mais aussi pour le monde culturel français. Pour la ville, c'est une évidence. La fondation et son bâtiment signé par un architecte prestigieux, le Japonais Tadao Ando, étaient une « locomotive » essentielle pour l'aménagement des anciens terrains Renault. Le désistement va sans doute compliquer et retarder le programme de la municipalité de Boulogne. Persuader des établissements comme l'Inserm ou l'Institut du cancer de s'installer sur l'île Seguin était déjà une tâche difficile avec la fondation. Sans le paquebot Pinault, l'éventualité de voir s'installer des galeries d'art contemporain s'éloigne davantage. Certains clameront que l'urbanisme n'a pas besoin de ces grands équipements de prestige. Mais Boulogne-Billancourt pourra méditer, avec amertume, le triomphe du Musée Guggenheim installé à Bilbao, au Pays basque espagnol. Ce bâtiment spectaculaire, conçu par l'architecte Frank Gehry, fait accourir les foules de toute l'Europe. Et il a dynamisé une ville désormais connue dans le monde entier. Quant au maire (UMP) de Boulogne-Billancourt, Jean-Pierre Fourcade, qui ne devrait pas se représenter aux élections en 2008, alors qu'il pouvait parier sur une retraite glorieuse, après avoir démêlé une opération d'urbanisme complexe, il risque fort de se retirer sur un échec. Echec, aussi, pour François Pinault. Sans doute l'homme d'affaires ne renonce-t-il pas formellement à sa fondation, puisque cette dernière ira s'installer à Venise dans les murs du Palazzo Grassi, qu'il vient d'acheter à Fiat. Il dispose, sur les bords du Grand Canal, de 2 500 m2 pour les expositions, qu'il pourra doubler en construisant sur la friche adjacente. L'industriel explore d'autres villes européennes. On parle de Lille ou de Berlin. Ce ne sont que pis-aller. Venise, ville musée, n'est pas comparable à l'île Seguin, aux portes de Paris. Le Palazzo Grassi, aussi prestigieux soit-il, n'a pas le potentiel d'un bâtiment du XXIe siècle vaste comme le Centre Pompidou. L'édifice imaginé par Tadao Ando aurait pu avoir une audience mondiale, au même titre que le Musée Guggenheim à New York. Le Pala;zo Grassi, reprofilé pour François Pinault, sera au mieux comparable à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence. Ce qui n'es: pas si mal, dira-t-on. Mais on n'est plus ici dans la cour des « grands ». Le troisième échec est peut-être le plus grave. L'événement a lieu dans l'indifférence du monde culturel français. Ses acteurs parlent du bout des lèvres de « caprice de milliardaire » et glosent sur les « manoeuvres douteuses » que dissimulerait ce retrait. D'autres évoquent encore des goûts artistiques de nouveau riche. Le silence du ministre de la culture durant vingt-quatre heures a été tout aussi assourdissant. Comme si Renaud Donnedieu de Vabres et ses services ne se sentaient pas concernés. Personne ne semble comprendre que l'échec de la Fondation Pinault à Boulogne est aussi un échec pour l'ensemble du monde culturel français. Seule la rédactrice en chef de la revue Art Press, Catherine Millet, notait il y a deux semaines : « Une fondation créée par un citoyen, ce peut être un message pour d'autres. Si cela échoue, ce sera un terrible message. » Le contenu de ce message est clair: à la différence de nos voisins européens, les fondations privées d'importance ont un mal fou à exister en France. Car Pinault n'est pas un exemple isolé. Le mécène allemand Frider Burda qui finance régulièrement le Musée de Strasbourg - vient d'ouvrir à Baden-Baden un édifice pour présenter sa collection qui était prévu initialement à Toulon. Le photographe Helmut Newton (1920-2004) désirait donner une belle partie de ses uvres à la France, où il a vécu de nombreuses années. Devant le manque d'attention et les maladresses des pouvoirs publics, il a préféré ouvrir un musée à Berlin. Le monde culturel semble condamné au seul dialogue avec l'Etat, pour le meilleur et, surtout, pour le pire. Ce face-à-face est ancré dans notre histoire. Le colbertisme et le jacobinisme ont fait de l'Etat l'interlocuteur privilégié et « naturel » du monde culturel français. Ce poids s'est même renforcé tout au long du XXe siècle. A droite comme à gauche, on ne voit que des avantages à cette situation. L'Etat serait impartial et son argent inodore. Jean-Pierre Vincent, metteur en scène de théâtre, répondait à une enquête de Télérama en indiquant qu'il préférait « l'argent blanchi de la République à l'argent privé ». Travailler avec le privé, c'est se compromettre pensent de nombreux créateurs. « ODEUR » DE L'ARGENT Mais l'argent de l'Etat a aussi une « odeur ». Il implique, qu'on le veuille ou non, un certain nombre de servitudes, de circuits obligés, de coteries, de routines, de pratiques courtisanes, qui ont un poids et des conséquences. L'impartialité de l'Etat est corsetée par la raideur de ses fonctionnaires, plus sensibles qu'on ne le pense à l'air du temps et aux vents dominants, et surtout ligotés par un goût moyen et des procédures d'achats d'uvres d'art compliquées. Les artistes se semblent pas se rendre compte, aussi, d'un autre effet douloureux du fiasco Pinault : la place tenue par les artistes français à l'étranger, dans les grands musées, les foires, les biennales et les galeries, est médiocre. Le lien est évident entre la difficulté de nos artistes à exister sur la scène internationale et l'incapacité de notre pays à retenir et mettre en avant des mécènes de taille capables de s'impliquer pour les promouvoir. La Grande-Bretagne possède un collectionneur de poids, le publicitaire Charles Saatchi, concepteur des campagnes de Margaret Thatcher, qui a su, à coups d'expositions et d'achats imposer ceux qu'on a appelés les Young British Artists. En Italie, Giuseppe Panza di Biumo a joué son rôle. En Grèce, Dakis Joannou a promu la collection Deste, qui sera bientôt visible au Palais de Tokyo. En Suisse, les fondations ouvertes au public ne se comptent plus. Aux Etats-Unis, la liste est encore plus longue... En France, créer une fondation reste une galère. Tracasseries et entraves fiscales sont de mise. Bercy estime toujours que les collectionneurs sont des fraudeurs en puissance et que la création d'une fondation est l'occasion de dissimuler ses revenus. Les conservateurs de musée ne voient dans ces entreprises qu'une concurrence déloyale -des uvres leur échappent - et affichent leur dédain pour les amateurs qui ont la prétention de les faire naître. Les mésaventures de la Fondation Giacometti constituent un exemple parlant. Après vingt ans de tergiversations, la fondation voulue par la veuve de l'artiste a enfin vu le jour. La première mesure de l'Etat a été d'écarter les personnes qui s'étaient battues pour sa naissance afin de mettre à leur place une conservatrice des musées. Faut-il pour autant que l'Etat se désengage de la culture, qu'il renonce à ses missions? Certainement pas. Mais il est temps de faire émerger, face aux pouvoirs publics, des initiatives privées de taille suffisante. Pour stimuler un monde artistique qui s'assoupit et perd toujours plus d'influence sur les places internationales.
Le Monde
12 Maggio 2005
Une triple défaite sans panache
EM
Emmanuel de Roux
Le Monde
Artista / Persona
Bene culturale
Luogo
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