« Ne l'appelez pas restitution. Cest notre contribution à la redécouverte de leur identité nationale » : c'est ainsi qu'un membre du gouvernement de Silvio Berlusconi, le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Alfredo Mantica, qualifie le retour en Ethiopie de la stèle funéraire d'Axoum. Cela faisait soixante-huit ans que les troupes de Mussolini l'avaient apportée à Rome des hauts plateaux du Tigré, dans la lointaine Abyssinie. Une prise de guerre colossale : cette colonne austère de granit brun, haute de 24 mètres et pesant la bagatelle de 200 tonnes, remonte au III siècle avant Jésus-Christ. Les soldats du Duce l'avaient trouvée, brisée en divers tronçons épars sur le site d'une antique civilisation éthiopienne, le royaume d'Axoum, qui a resplendi jusqu'au VIII' siècle de notre ère. En 1913, une mission archéologique anglo-allemande avait recensé vingt-six stèles couchées à terre en mille morceaux. Huit seulement étaient érigées. Le site comprend aussi une série de nécropoles de la dynastie Remhai, mythique roi d'Axoum. Des vestiges qui se trouvent aujourd'hui dans le même état d'abandon. En janvier 1937, une firme française, Gondrand, est chargée de rapporter la stèle en Ita-2e. Un travail de Titan : les camions dévalent des à-pics vertigineux, avec des déclivités de 13 , sur des routes défoncées, jusqu'au port de Massaoua, à 400 km de là. En pleine guerre d'Abyssinie, le Duce a voulu suivre la grande tradition de l'Empire romain, qui a embelli sa capitale de treize obélisques de l'époque pharaonique rapportés d'Egypte. Le plus petit pèse 70 tonnes. Le plus grand, érigé devant Saint-Jean-du-Latran, a exigé au I" siècle de notre ère la construction d'une immense barque, ensuite coulée pour servir de digue au port d'Ostie, afin de supporter ses 460 tonnes. Un quatorzième obélisque, lourd de 230 tonnes, a été cédé à la France et se dresse place de la Concorde. La stèle d'Axoum ne leur ressemble en rien. Austère, de style yéménite, postérieure de mille deux cents ans aux obélisques, elle ne comporte aucun hiéroglyphe. Sa section est rectangulaire et sa surface est ornée de motifs en creux représentant une maison mortuaire à étages avec ses portes et ses fenetres. Apportée à Rome en grande pompe, elle avait été dressée devant ce qui était à l'époque le ministère des Colonies, une construction de style fasciste qui abrite aujourd'hui une agence de l'ONU, la FAO, à l'extrémité sud du cirque Maximus. Aux termes de l'accord de paix de 1947, l'Italie aurait dû la restituer dans les dix-huit mois. Elle n'a pas obtempéré. Pas plus qu'elle n'a respecté raccord bilatéral de 1956 conclu avec l'Ethiopie. Giulio Andreotti, lors de son septième et dernier gouvernement en 1992, a mis la question à l'ordre du jour, sur sollicitation du ministère de la Culture, Un accord conclu en mars 1997 a défini les modalités du retour. La mise en exécution a encore pris sept ans. Le temps de trouver les fonds nécessaires, qui devraient atteindre dix millions d'euros, selon la presse italienne. C'est l'an dernier que les opérations de découpe ont commencé. Une prouesse technique qui a requis une extrême minutie, des montants de fer ayant été coulés en profondeur dans la colonne du temps du fascisme pour la faire tenir debout La stèle a été taillée en trois blocs de 48,65 et 87 tonnes, entreposés dans une caserne de police près de l'aéroport de Rome-Fiumicino. Après différents reports, le ministère des Affaires étrangères a affrété l'Antonov 124-100 d'une compagnie privée ukrainienne. Faire atterrir ce gros porteur par 2000 mètres d'altitude sur une piste courte a été une autre gageure. Réussie cette semaine, avec le débarquement du premier tronçon. Les deux autres tronçons devraient suivre d'ici la fin du mois. Quant à ériger la stèle sur le site, ce sera une autre histoire.