Parfois, les bras nous en tombent. C'est le cas lorsque les personnes en charge de la protection et de la restauration du patrimoine deviennent les premiers responsables de sa dégradation par simple négligence ou incompétence. Et bien entendu, il n'y a jamais aucune sanction de prise : l'impunité totale couvre l'action des responsables. L'affaire se déroule à Louviers, dont nous parlions déjà dans un précédent article. L'église de cette ville (ill. 1), qui a miraculeusement survécu aux bombardements de la Seconde guerre mondiale, est dans un état très préoccupant. Une grande fresque du XVIe siècle notamment, représentant Saint Christophe, est devenue presque illisible et pourrait bien disparaître (ill. 2). On est là simplement dans le quotidien des églises de France, où le patrimoine se dégrade dans la plus grande indifférence. Malgré tout, une campagne de restauration a concerné le bas-côté gauche et la nef qui avait des problèmes de structure ; le chantier a duré dix ans (!) : ils ont commencé en 2003 par le bas-côté, puis se sont interrompus pour reprendre sur la nef en 2011 (ill. 3). L'église a été rouverte pour Noël 2012. Nous ne commenterons pas les travaux, confiés à la maîtrise d'uvre de Bruno Decaris (encore lui) si ce n'est pour nous interroger sur la couleur jaune choisie (les ACMH, décidément, aiment bien le jaune) dont on aimerait connaître l'origine1. Les travaux sont donc terminés depuis environ 15 mois mais rien n'est prévu pour la suite, pourtant urgente. Nous n'avons pas pu joindre la nouvelle municipalité qui prend actuellement possession des lieux. Elle ne peut, en tout cas, être pire que la précédente : un paroissien nous a dit avoir entendu un de ses représentants affirmer « c'est dommage que les Allemands aient raté l'église, ça aurait été moins cher à entretenir ». Douze apôtres sculptés en pierre polychrome, datant du XVIe siècle et réputés venir de la Chartreuse de Gaillon, l'un des centres les plus importants de la Renaissance française, étaient fixés sur des consoles en hauteur sur les piliers de la nef. Avant les travaux sur la nef, dix des douze apôtres avaient été descendus pour des raisons techniques (ill. 4 et 5). Ces sculptures insignes ont été attachées par des sangles à chacun de leur pilier respectif. Si cela permet d'admirer ces uvres de près, les lanières frottent directement contre la pierre, ce qui l'abime par endroit (ill. 6). Mais il y a pire : Saint Pierre a perdu sa main et ses clés entre le 16 mai 2010 et le 6 avril 2014 comme en témoignent deux photos prises à ces date respectives2 (ill. 7 et 8). Fort heureusement, cet élément a pu être récupéré (il était déposé sur une chaise...) et est aujourd'hui en sûreté au musée. Plus scandaleux encore : des paroissiens en charge de l'église, présents lors de notre visite, nous ont expliqué que lors du démontage des échafaudages, une des sculptures qui n'avait pas été déposée a été brisée en plusieurs morceaux, seuls les pieds restant fixés au pilier (ill. 9). Les fragments gisent quasiment sans protection dans le bas-côté droit de l'église (ill. 10 à 12). Grâce au site internet de la Société d'études diverses de Louviers et de sa région (SED), nous pouvons voir à quoi ressemblait l'apôtre vandalisé3 (ill. 13). Une partie de la sculpture semble d'ailleurs manquer. Celle-ci faisait face au seul apôtre qui, désormais, est encore à sa place en haut de la nef4 (ill. 14). D'autres cassures, qui paraissent fraiches comme sur le Saint André (ill. 15 et 16), existaient cependant depuis au moins août 2004, date à laquelle ont été prises les photos publiées par la SED. Voilà le beau travail réalisé dans cette église : des travaux qui aboutissent à la quasi destruction d'une sculpture, d'autres apôtres mutilés car laissés sans protection. On pourrait ajouter que des pierres sont tombées dans les tuyaux de l'orgue qui n'avait pas été suffisamment protégé des travaux5. Mais voilà la cerise sur le gâteau : lorsque nous avons appelé la DRAC pour nous inquiéter de cette situation, on nous a avoué ne pas être au courant qu'une sculpture avait été cassée, ni que les apôtres n'avaient pas été remontés, alors que ceci était prévu à la fin des travaux ! Y-a-t-il un pilote dans l'avion ? Quant à l'architecte, Bruno Decaris, celui-ci étant injoignable, nous ne savons pas pourquoi il n'a pas remonté ces sculptures à leur place, ni comment il explique la casse de l'une d'entre elle. Qui est responsable ? Qui devra payer la restauration ? La situation est totalement abracadabrantesque et pourrait prêter à rire si l'on ne parlait pas ici de chefs-d'uvre de la Renaissance. Certes, dans ce cas précis, la direction des patrimoines n'est pas directement responsable car elle n'était probablement pas au courant de cette situation. Elle l'est, désormais, et il est maintenant impératif qu'elle agisse rapidement : il faut mener une enquête pour dégager les différentes responsabilités, imposer la restauration a minima des sculptures6 et leur remise en place. Et il faudra bien finir par restaurer également intégralement l'église où il pleut (ill. 17), et où, à certains endroits des petits morceaux tombent de la voûte (ill. 18) sans y passer dix ans supplémentaires. On se croirait dans une église parisienne ! Didier Rykner, vendredi 11 avril 2014 Notes 1. L'architecte étant absent de France pendant une semaine, nous lui avons adressé un mail, resté sans réponse. 2. Nous remercions Philippe Biron de nous avoir autorisé à publier sa photo. 3. Nous n'avons pas pu déterminer s'il s'agissait de Matthieu ou de Barthélémy, les deux seuls à ne pas se trouver parmi les apôtres attachés aux piliers. 4. Nous remercions la SED de nous avoir autorisé à reprendre une de ses photos. 5. Cette information nous a également été précisée par les paroissiens en charge de l'église. 6. Il ne manquerait plus qu'elles soient en plus outrageusement restaurées.
Le martyre des apôtres de Louviers
Here is a summary of the text in 200 words:
The church in Louviers, France, has been damaged due to the negligence of its caretakers. The fresco of Saint Christophe, a 16th-century artwork, is almost illegible. The church's structure problems were addressed in a 10-year restoration project, which began in 2003. However, the project was interrupted and resumed in 2011. The church was reopened in 2012, but the restoration work is not complete. The 12 apostles sculptures, which date back to the 16th century, were removed from their pedestals for technical reasons. However, they were not properly secured, and some have been damaged. One of the apostles was broken into several pieces, and its fragments are scattered on the floor. The church's director has been criticized for not taking adequate measures to protect the artwork.
Artista / Persona
Bene culturale
Luogo