La loi sur les secteurs sauvegardés est une des dispositions du Code du patrimoine les plus contraignantes et les plus protectrices qui soient. Mais, comme toutes les lois, encore faut-il qu'elle soit respectée, et qu'on la fasse respecter. Que se passe-t-il à Bourges ? Voilà ce qu'on est en droit de se demander au regard des travaux actuellement menés sur un hôtel particulier du XVIIIe siècle, et qui consistent à le dépouiller de tout ce qui fait son intérêt artistique et historique. L'affaire se déroule au 7 rue Porte Jaune, dans le Secteur Sauvegardé, à proximité de la cathédrale Saint-Etienne (ill. 1 à 3), et concerne l'une des plus belles maisons de la ville, définie comme « immeuble à conserver dont la démolition, l'enlèvement, la modification ou l'altération sont interdits » dans son plan de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV). Tous les travaux doivent donc être déclarés à l'Architecte des Bâtiments de France (ABF), qui, usant de son avis conforme, délivre une autorisation. C'est ce qui s'est d'ailleurs produit pour les fenêtres : toutes les croisées anciennes ont été remplacées par le nouveau propriétaire, un dentiste qui entend y déménager sa clinique. Le premier scandale est la destruction (ill. 4) de ces menuiseries particulièrement élégantes et en bon état, qui participaient à la beauté de la façade. Certes, les nouvelles croisées ne sont pas en PVC, mais en bois, et les espagnolettes semblent avoir été reposées. Il n'empêche : on comparera l'état avant (ill. 5) et l'état après (ill. 6) pour juger de la perte que subit la façade. Le remplacement n'a d'ailleurs pas été fait « à l'identique », comme le prévoit l'ABF, puisque les nouveaux verres (emprisonnant du gaz argon) sont traités en miroir1 (ils réfléchissent la rue, ill. 7). Le profil des bois est également simplifié à l'extrême (comp. ill. 4 et 6), alors que la demande de l'ABF précise : « Le dessin des profils des pièces (montants, traverses, etc), y compris les moulures des petits bois et parecloses, sera strictement identique à celui des menuiseries existantes, afin de ne pas créer de ruptures visuelles avec les menuiseries anciennes non remplacées » ? Enfin, aucune menuiserie ancienne ne demeure, alors que trois d'entre elles devaient être conservées comme le montre l'avis de l'ABF et l'élévation conservée dans le dossier de déclaration préalable (ill. 8). Ce type de modification, qui devrait être systématiquement refusé, contribue à tuer une façade. Il est vrai que ce n'est pas une pratique nouvelle à Bourges puisqu'il y a deux ans, les dix-sept fenêtre anciennes d'un autre hôtel particulier, également situé dans le secteur sauvegardé, ont été jetées à la benne et toutes remplacées, tandis que son intérieur était évidé. Ce bâtiment est aujourd'hui mort, littéralement (ill. 9). La prescription « à conserver ou à remplacer à l'identique », que l'on privilégie à Bourges s'agissant des croisées, est plus incitative que contraignante. Les travaux ne se sont pas arrêtés aux fenêtres du 7 rue Porte Jaune. Les cheminées et boiseries des pièces, dont nous disposons de très bonnes photographies récentes (ill. 10, 11, 12), n'existent plus, pour la plupart. Elles auraient, selon des informations recueillies directement sur le chantier, été vendues à un antiquaire dont nous n'avons malheureusement pas pu trouver l'identité. La porte d'entrée de l'hôtel était elle même déposée encore il y a quinze jours (ill. 13). Remplacée par une porte moderne qui en reprenait les moulures (ill. 14), elle était aussi destinée à la vente. Lors de notre enquête, alors que nous avions laissé un message chez le dentiste, maître d'ouvrage des travaux, nous avons été rappelé par un monsieur qui ne nous a jamais dit son nom, ni exactement son rôle, mais qui semblait diriger le chantier. Manifestement très gêné par nos questions, il nous a rappelé à plusieurs reprises pour finalement expliquer que la porte était simplement « de transition », et que celle d'origine devait être remise en place, sans qu'il n'y ait « aucune logique de vente ». Miracle : dès le lendemain, elle était réinstallée ! On pourra cependant constater (ill. 14 et 15) que la porte posée en même temps que les nouvelles fenêtres (dont il était précisé qu'elle devait être « conservée » dans la déclaration préalable ill. 8) n'était en rien transitoire mais bien définitive (à quoi bon, sinon, reproduire les moulures de l'ancienne2 ?). Ainsi, avant même d'écrire cet article, nous avons pu obtenir un premier résultat. La porte du 7 rue Porte Jaune restera à Bourges, dans son bel encadrement Louis XV en pierre. Reste la question des boiseries. L'ABF nous a affirmé qu'aucune autorisation n'avait été demandée ni donnée pour les travaux intérieurs. Pourtant, les plans (ill. 16 et ill. 17) fournis avec la déclaration préalable ne faisaient pas mystère, a minima, de la disparition des portes et cheminées de la chambre Louis XV (ill. 10) et du salon Louis XVI (ill. 11 et 12), ce qui est en principe inconcevable dans un secteur sauvegardé. Les photos que nous publions (notamment l'ill. 19) montrent l'importance des travaux déjà réalisés : nous ne connaissons pas le devenir de toutes les pièces, mais au moins certaines d'entre elles ont été massacrées, privées de boiseries et dotées de faux-plafonds hideux. Que reste-t-il aujourd'hui des décors que nous reproduisons (ill. 10, 11 et 12 notamment) ? Le responsable anonyme des travaux, auquel nous avons parlé plusieurs fois par téléphone, a toujours refusé de répondre à nos questions à ce sujet ; le dentiste, que nous avons fini par joindre également, a feint l'ignorance, et nous a dit vouloir voir sur place et nous rappeler. Nous tentons depuis en vain de le joindre. On peut évidemment craindre le pire. On regrettera que des visites préalables, réunissant propriétaire, maître d'uvre et ABF (qui est assermenté), ne soient pas organisées dans le cas de chantiers comme celui-ci. Outre leurs vertus pédagogiques, elles permettraient d'affiner les prescriptions de l'ABF. Désormais, une visite de contrôle des travaux extérieurs et intérieurs est indispensable. La SPPEF (Société pour la Protection des Paysages et de l'Esthétique de la France), à qui nous devons le signalement et les pièces de ce dossier, y veillera. Finalement, en plein secteur sauvegardé, un immeuble « à conserver » a pu perdre l'ensemble de ses croisées d'origine. L'invasion de ces fenêtres neuves, soutenue par des normes toujours plus pressantes, si elle peut paraître bénigne, contribue à détruire l'aspect des villes anciennes. Nous y reviendrons dans un prochain article. Plus grave encore : un décor intérieur a été profondément dénaturé sans aucune autorisation. Il faut espérer que notre article - dont la préparation a déjà permis de sauver la porte sur rue - incitera l'administration à intervenir pour imposer le respect des prescriptions sur les huisseries et le retour des décors intérieurs perdus (dont la SPPEF possède un inventaire photographique exhaustif). Il faut surtout que le ministère de la Culture s'interroge sur les dysfonctionnements évidents du système actuel, incapable de prévenir efficacement des travaux de ce genre. Nous y reviendrons. Les ABF se plaignent, à juste titre, de la diminution de leurs moyens et de leur nombre. Plutôt que de vouloir bouleverser l'ensemble du Code du patrimoine, comme elle s'apprête à le faire, Aurélie Filippetti devrait surtout s'intéresser à son application et combler sans délai ses lacunes les plus manifestes. Didier Rykner et Julien Lacaze, mercredi 16 avril 2014 Notes 1. Le dentiste, que nous avons fini par joindre, nous a dit que les normes interdisaient qu'il soit possible de voir à l'intérieur d'un cabinet dentaire ; dans ce cas, soit il utilise des rideaux, soit il s'abstient d'acheter un bâtiment qui ne convient pas à ce nouvel usage. 2. Nous avons d'ailleurs montré l'image à un architecte qui nous a confirmé qu'il s'agissait bien d'une porte définitive et non de transition.