Nous verrons bientôt à Paris l'exposition qui a lieu actuellement à Abou-Dhabi, mais le catalogue qui l'accompagne permet désormais d'avoir une bonne idée de la politique d'acquisition de France-Muséums. Nous l'avons déjà dit : que l'on soit pour ou contre ce projet, il a été signé et doit désormais être mené de la manière la moins mauvaise possible pour toutes les parties. Sur le plan des acquisitions, l'émirat était ainsi censé bénéficier du savoir faire des conservateurs français et nous avions dénoncé la confusion des genres que cela faisait régner : aucun autre pays dans le monde ne laisse ses conservateurs acquérir des uvres pour un musée étranger. Il fallait être particulièrement attentif à ne pas faire d'achats qui priveraient les musées français d'uvres importantes susceptibles d'y entrer un jour. Le Louvre Abou-Dhabi sera donc un « musée universel ». L'absurdité d'une telle ambition a souvent été soulignée : même en y mettant des moyens illimités, il serait à peu près impossible d'y parvenir, alors que les plus grands chefs-d'uvre sont en grande partie conservés déjà dans des musées, et que certains artistes sont introuvables sur le marché. Le premier conseil qu'aurait dû donner le Louvre et France-Muséums à Abou-Dhabi était de restreindre son ambition et de se donner quelques axes de développement ce qui, à l'arrivée, aurait permis d'aboutir à un ensemble à la fois plus cohérent et plus intéressant. Car le rassemblement d'uvres ici publié tient davantage de l'auberge espagnole que du musée. A l'ère du zapping, on a une nouvelle fois une illustration de ce concept dans le domaine de l'histoire de l'art. Non que la qualité des uvres soit médiocre. Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître qu'on trouve dans ces achats quelques pépites, un petit nombre de chefs-d'uvre (ill. 1) et beaucoup d'objets de très belle qualité. Mais n'importe lequel des grands musées de province en France restera toujours plus riche et plus intéressant que ce rassemblement d'objets constitué un peu au hasard et sans ligne directrice. Rappelons-nous en effet ce que disaient France-Muséums et le Louvre il y a maintenant presque cinq ans. Nous pensions alors que le « programme scientifique » ne méritait guère ce terme. On ne peut que le constater alors que l'on est entré désormais dans le vif du sujet. Les uvres sont réparties par thèmes, comme cela était déjà annoncé en 2008. Mais ceux-ci n'ont absolument aucune homogénéité. La section « Peintures européennes du XVIIe siècle » fait ainsi jeu égal avec « La peinture et la photographie de paysage ». Enfin, jeu égal... La seconde comprend sept uvres et la première... quatre. Le musée universel fait donc connaître la peinture du XVIIe avec, pour l'instant, quatre tableaux : un italien (une grande esquisse de Luca Giordano), un espagnol (un Songe de Jacob de Murillo), un flamand (Le Bon Samaritain de Jacob Jordaens) et un français. L'uvre française est due à un certain Jérémie Plume et il s'agit d'une nature morte (ill. 2). Disons-le d'emblée : un chef-d'uvre. Et cette toile pourrait à elle seule symboliser l'absurdité de tout le projet. D'une part, représenter la peinture française du XVIIe siècle par une nature-morte et la seule uvre d'un artiste en dehors de cela totalement inconnu est d'un ridicule achevé ; d'autre part, ce beau tableau aurait, au contraire, par ses qualités et son caractère unique, bien plus certainement sa place au Louvre qui, rappelons-le, a pour objectif de montrer la peinture française dans toute sa diversité. Imaginons un conservateur français faisant acheter à un musée américain une nature morte de Lubin Baugin au moment de sa redécouverte... Ce tableau n'est donc que d'un intérêt mineur pour Abou Dhabi (il aurait évidemment mieux valu acquérir une grande nature morte de Louise Moillon par exemple, beaucoup plus représentative et pas si rare sur le marché) et une perte pour le Louvre ou les musées français. Un coup à deux bandes. On pourrait également opposer les sections « Peintures européennes du XVIIe siècle » à « Peintures françaises du XVIIIe siècle ». Dans un cas toute l'Europe (enfin, toute l'Europe... sauf la Hollande, Bologne, Rome, Milan, Venise, etc.), dans l'autre, seulement la France. Avec tout aussi peu d'uvres et si possible encore moins représentatives ! Car comment avoir l'idée de représenter la peinture française du XVIIIe siècle avec un tableau même très beau (c'est le cas) de Jean-François de Troy et un autre (médiocre celui-ci) de Louis-Jean-François Lagrenée. Et ce n'est pas en ajoutant celui de la section « L'exotisme européen au XVIIIe siècle » (une Scène chinoise de Jean Pillement) que l'on améliorera le tir. Jean-François de Troy, Louis-Jean-François Lagrenée et Jean Pillement ? On a beau apprécier ces artistes, la peinture française du XVIIIe siècle c'est un peu plus que cela. Pendant la même période, sont passés sur le marché plusieurs Watteau, encore davantage de Boucher, d'Hubert Robert ou de Fragonard, tous artistes un peu plus susceptibles de participer à la constitution d'un musée « universel ». Ce sont eux qu'il aurait fallu d'abord acheter. Si la peinture vénitienne est absente pour le XVIIe et surtout le XVIIIe siècle, une section lui est dédiée pour le XVIe siècle. Son titre est éloquent : « Peintures vénitiennes de Bellini à Bassano ». Éloquent car, effectivement, il contient une peinture de Giovanni Bellini, et une autre de Jacopo Bassano. Si le Bellini semble beau (nous ne l'avons pas vu en vrai) et si le Bassano (ill. 3) l'est (il était présenté par Canesso lors de la première édition de Paris-Tableau et nous l'avions reproduit), là encore l'ambition avouée et le résultat achevé sont un peu en décalage même si dans ce cas il s'agit bien de deux des plus grands artistes vénitiens de l'époque. Une section est consacrée au néo-classicisme. Il doit s'agir du néo-classicisme « européen » même si cela n'est pas précisé. Mais le qualificatif est un peu excessif puisque l'on n'y compte qu'un numéro et donc qu'un artiste, Canova, représenté par une paire de plâtres, des modèles originaux pour des marbres aujourd'hui conservés au Vatican. Canova est évidemment l'un des artistes majeurs du néo-classicisme, mais, là encore, créer une section uniquement autour de lui est évidemment un peu ridicule. Et pourquoi s'intéresser au néo-classicisme et oublier aussi ostensiblement le romantisme ? On rétorquera à notre ironie qu'il ne s'agit que de quatre années d'acquisitions et que d'autres uvres seront achetées. Certes. Mais lorsqu'un projet qui a eu autant d'années pour peaufiner son propos scientifique débouche sur ça, il faut beaucoup d'optimisme pour penser que cela va s'améliorer. Et que penser d'un musée qui voudrait créer une section de peinture moderne (appelée « Le peintre moderne »), dont l'objectif serait manifestement d'acquérir des chefs-d'uvre impressionnistes et qui achèterait deux fragments de Manet. Car si les deux toiles découpées d'une plus grande (les Gitanos, dont la composition d'ensemble est connue par la gravure) sont indiscutablement des uvres passionnantes pour l'histoire de l'art, leur achat par Abou-Dhabi ne peut être qualifié une nouvelle fois que d'absurde. Cela aurait un vrai sens pour un musée comme Orsay ou le Metropolitan Museum qui possèdent déjà un ensemble conséquent d'uvres de l'artiste, cela en a beaucoup moins pour un musée en création. Nous avions écrit récemment que le risque d'acheter des uvres qui priveraient les musées français semblait largement écarté par la politique menée par France-Muséums. En dehors de la fibule wisigothique, de la nature-morte de Jérémie Plume et peut-être de L'Ange à l'encensoir de Bernhard Strigel1, la direction de l'agence a sur ce point tenu ses engagements. Ce qui nous paraît en revanche très choquant, c'est la participation d'une agence d'État française, dirigée par des fonctionnaires, à l'exportation vers un musée étranger de décors et d'éléments d'architecture issus de la démolition d'ensembles immobiliers ou immeubles par destination. Nous voulons parler ici de trois achats : celui d'un ensemble de quatre colonnes et chapiteaux romans d'une église détruite provenant de la vente en 1928 par la municipalité de Beauville en Lot-et-Garonne ; celui d'un plafond sculpté et peint du XVIIe siècle provenant d'un hôtel privé parisien et, surtout, celui d'un décor Art Déco qui se trouvait encore en place il y a moins de cinq ans. Que le ministère de la Culture ait pu laisser démanteler et vendre aux enchères en 2009 un décor de Jacques-Emile Ruhlmann et Louis-Pierre Rigal réalisé en 1925 pour l'appartement parisien de Lord Rothermere est déjà plus que regrettable (cette vente nous avait échappé). Qu'un marchand, ou qu'un musée étranger l'achète serait légitime. Mais que des fonctionnaires français, formés pour enrichir le patrimoine de notre pays, entérinent ainsi ce vandalisme et le parachèvent laisse un goût amer. S'il fallait absolument acquérir pour Abou-Dhabi un décor Art Déco, des chapiteaux romans ou un plafond peint, la déontologie exigeait d'aller les acheter hors de nos frontières. Sous la direction de Laurence des Cars, Louvre Abu Dhabi. Naissance d'un musée, 2013, Skira-Flammarion, 320 p., 45 . ISBN : 9782081232372. On signalera la grande qualité éditoriale de ce catalogue, et la présence de notices très complètes et détaillées qui, si l'on oublie la faiblesse du projet dans son ensemble, est au moins un vrai travail d'histoire de l'art sur des uvres dont beaucoup sont inédites. La bibliographie des uvres se trouve à la fin, ce qui nous avait échappé dans un premier temps [Màj : 24413]. On regrettera que jamais les marchands auprès de qui ont été acquises les uvres ne soient indiqués. Didier Rykner, lundi 22 avril 2013 Notes 1. Le Louvre n'a pas d'uvre de cet artiste rare, et ce tableau est passé en vente à Paris.
La Tribune de l'art
22 Aprile 2013
✓ Entità verificate
Les acquisitions du Louvre-Abou-Dhabi
DI
Didier Rykner
La Tribune de l'art
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Bene culturale
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