Depuis une vingtaine d'années, le profil des grands musées s'est radicalement modifié. Les plus importants d'entre eux sont devenus des pôles multiculturels. Ils sont aussi plus chers. L'Etat les incite à une gestion qui se rapproche de celle des entreprises. Au risque d'un déficit culturel. L'entreprise grignote-t-elle l'espace du musée ? Le 5 janvier, le Musée d'Orsay, à Paris, a fermé ses portes au public plus tôt que prévu, à 17 h 30 au lieu de 18 heures : EDF avait loué l'ancienne gare d'Orsay pour y organiser sa cérémonie de vux, et son président, Pierre Gadonneix, voulait prononcer son discours à 19 heures. "C'était absolument exceptionnel. Nous avons annoncé ce changement d'horaire et prévenu les visiteurs à l'entrée", explique son président, Serge Lemoine. "Le musée, au détriment de sa mission de service public, s'est adapté aux horaires de l'entreprise. C'est l'inverse qui aurait dû se produire", déplore de son côté Franck Guillaumet, secrétaire national CGT-Culture. Au Musée du Louvre, la location de l'espace sous la pyramide à Eurosatory, Salon européen de marchands d'armes, le 15 juin 2004 - pour 148 000 euros TTC selon nos informations -, a suscité de vifs débats : "On n'est pas contre les partenariats avec le privé. Mais doit-on accepter l'argent d'où qu'il vienne ?", s'interroge Anne-Marie Andrzejczak, secrétaire générale de SUD-Culture. Ces deux exemples sont révélateurs des tensions au sein des musées, à l'heure où ceux-ci doivent compter de plus en plus sur leurs ressources propres (billetterie, mécénat, concessions, locations d'espace, etc.). Cette tendance est particulièrement notable au Louvre, à Versailles - qui rassemble le château, le musée et le domaine -, au Musée d'Orsay et au Centre Georges-Pompidou, où l'enquête a été menée. Les trois premiers sont devenus des établissements publics administratifs, respectivement en 1992, 1995 et 2004. Plus autonomes, ils sont dirigés par un tandem composé d'un président et d'un directeur général, à l'image du Centre Pompidou, doté de la personnalité morale depuis sa création en 1975. Désormais, le véritable patron est le président de l'établissement public. Au Louvre, où les chefs de département ont longtemps fait la pluie et le beau temps, ces bouleversements ont suscité des frictions qui ne sont pas étrangères à la démission du conservateur en chef du département des peintures, Jean-Pierre Cuzin, en 2003. Depuis une vingtaine d'années, le profil des musées s'est radicalement modifié. Les plus grands sont devenus de véritables pôles multiculturels - comme le Centre Pompidou, dont le Musée national d'art moderne (MNAM) n'est que l'une des composantes. A côté des collections permanentes, on trouve désormais des salles d'expositions temporaires, des auditoriums, des salles de concert ou de cinéma. Même si l'enveloppe de l'Etat s'est gonflée, ces établissements agrandis, rénovés, au personnel plus nombreux, sont confrontés à des charges de plus en plus lourdes. D'autant que les travaux de rénovation ne sont jamais terminés et que certains projettent l'ouverture d'"antennes" en France ou à l'étranger : à Lens (Pas-de-Calais), pour le Louvre, à Metz (Moselle), pour le Centre Pompidou - par ailleurs candidat à la création d'un centre d'art moderne à Hongkong, en Chine. Comme leurs homologues étrangers, ils sont en passe de devenir de véritables multinationales de la culture (Le Monde du 15 décembre 2004). Certains poussent la logique jusqu'au bout. "Le musée est une entreprise qui a son autonomie", déclarait Serge Lemoine, invité des "Matins de France-Culture", le 21 décembre 2004. L'emploi du mot "entreprise" en a fait sursauter plus d'un, et l'ancien directeur du Musée de Grenoble nuance aujourd'hui son propos : "Il n'est pas question de rentabilité même si nous sommes évidemment comptables de nos recettes et de nos dépenses." Dans ce contexte, les dirigeants des grands musées sont incités par l'Etat à augmenter leurs ressources propres. Leur progression est très nette au Louvre, où elles sont passées de 39,4 millions d'euros en 2000 à 56,7 millions d'euros en 2004 (données provisoires) : la billetterie en occupe le premier rang, du fait de la croissance des visiteurs (passés de 5,44 millions en 1999 à 6,5 millions en 2004) et de la hausse des tarifs, qui a d'ailleurs suscité une polémique (Le Monde du 16-17 janvier). "FINANCER D'AUTRES PROJETS" La tendance est la même ailleurs. Au Centre Pompidou, les recettes de billetterie ont grimpé de 6,7 millions d'euros, en 2000, à 9,5 millions d'euros, en 2004 ( 41). L'année dernière, les seules expositions temporaires ont drainé à Beaubourg 1 314 796 visiteurs, dont 475 601 pour Miro. "Il est souhaitable que, chaque année, nous ayons au moins une exposition susceptible d'attirer un grand public. Cela nous permet de financer d'autres projets moins porteurs financièrement", précise le président du Centre Pompidou, Bruno Racine. Plus discrètes, d'autres pratiques rapportent de l'argent ou, du moins, permettent de réaliser des économies. La convention d'échange de marchandises en est une : un magazine accorde une page de publicité gratuite à un musée ; en contrepartie, celui-ci loue son espace à son partenaire (pour une soirée privée par exemple) à un tarif préférentiel. Ce type de partenariat a permis au Centre Pompidou d'engranger 2,99 millions d'euros en 2004 - dont 414 000 euros comptabilisés. Les restaurants et les boutiques (librairies, produits dérivés) présents dans les musées ne sont pas que des prestataires de services : ils alimentent aussi la trésorerie de l'établissement. Ces concessions reversent une redevance en fonction de leur chiffre d'affaires. Le système n'est pas nouveau, mais il s'avère lucratif : à ce titre, le Louvre a perçu 3,43 millions d'euros en 2004, Versailles 2,49 millions d'euros et Orsay 504 000 euros. Le Centre Pompidou a reçu 2,54 millions d'euros, notamment grâce à son restaurant Georges, qui présente l'avantage d'être ouvert le soir, au-delà de la fermeture du musée et des expositions. "Accessoirement, des agents sont présents dès 6 heures du matin pour assurer la sécurité du bâtiment pendant les livraisons effectuées chez Georges", grince Eric Hervo, de la CGT-Culture. Le mécénat est plus aléatoire, mais il monte en puissance depuis la loi du 1er août 2003, votée sous l'impulsion de l'ancien ministre de la culture et de la communication Jean-Jacques Aillagon, qui permet aux entreprises de déduire 60 du don effectué du montant de l'impôt dû. Au Louvre, les recettes issues du mécénat sont ainsi passées de 3,29 millions d'euros, en 2002, à 10,6 millions d'euros, en 2004. "Nous allons vers les entreprises qui peuvent trouver dans notre projet une résonance avec leur image. Ainsi, le PMU a accepté de restaurer les Chevaux de Marly, et le Crédit agricole est partenaire de l'exposition sur la France romane. Le mécénat sert aussi à financer des opérations pointues, forcément déficitaires, comme l'exposition Primatice, soutenue par Morgan Stanley", souligne le président-directeur du Musée du Louvre, Henri Loyrette. Sans critiquer le mécénat, qui a toujours existé, certains observateurs redoutent ses dérives : "Par exemple, quand l'entreprise tend à se croire chez elle dans le musée et finit par prendre des décisions à la place des conservateurs ou menace de retirer son financement si on ne cède pas à ses volontés", indique Didier Rykner, fondateur du site La Tribune de l'art. Le mécène "codécideur" est-il un fantasme ? Premier groupe mondial de concessions (parkings), de construction, Vinci, qui possède aussi des sociétés spécialisées dans la rénovation-restauration des monuments, finance actuellement la restauration de la galerie des Glaces du château de Versailles (12 millions d'euros). Mais Vinci est aussi le maître d'ouvrage de l'opération - le maître d'uvre étant l'architecte en chef des monuments historiques. C'est une première : "Versailles a rédigé le cahier des charges. Un comité scientifique composé d'experts a donné son avis sur l'équipe chargée de la restauration des uvres et des sculptures, explique l'administrateur général de Versailles, Christophe Tardieu. Au final, la décision a été prise conjointement par la présidente de l'établissement public de Versailles, - Christine Albanel - et le PDG de Vinci."
Le Monde
5 Marzo 2005
Les musées nationaux sur les traces de l'entreprise
CL
Clarisse Fabre
Le Monde
Artista / Persona
Bene culturale
Luogo
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